à Paul

Je lui dois tout. Je lui dois mon nom, puisque les orphelins sont des fondateurs.

J’ai le trac, Paul. Je peux t’appeler Paul ? Hein ? Parce qu’en fait, on ne s’est presque jamais parlé, hein, tous les deux… Juste quelques mots. Et qu’est-ce que je sais de toi ? Tu n’étais pas vraiment bavard. Je ne t’ai jamais vu te mettre en colère. Tu étais le patriarche, aussi loin que je me souvienne, souverain, presque silencieux, sauf quand tu racontais des histoires où que tu parlais politique avec mon père, en bout de table. Je ne comprenais rien. C’est toi qui coupais le pain. Je me souviens de ta diction impeccable, de ce ton posé, en toutes occasions, de cette stature aristocratique…. toi, le sous-prolétaire qui aura fait tous les métiers. Oui, tu étais un aristocrate, et je crois que je tiens ce sale snobisme de toi.

Oui, car toi, l’internaute, tu dois savoir que je suis d’une famille d’une grande pauvreté. Oui. Et Paul, toi, ça fait partie de ta mythologie, tu as fait tous les métiers, comme on dit…

D’abord, donc je sais que tu as été abandonné par ta mère. Et tu l’as toujours détesté, viscéralement, et tu as toujours dit que cette haine t’avait sauvé. Et là, je me dis que ce n’est pas du bouddhisme que je tiens cette science de l’énergie, mais de toi qui a su canaliser et construire ta vie à partir de ça. Une vie douce et sans aucune violence, jamais. Tu savais qu’elle existait, ta mère, car tu recevais des colis, et ces colis indiquaient qu’elle était bourgeoise. Et tu la détestais encore plus. C’est auprès des sœurs qui t’ont donné mon nom que tu as pris le goût de la lecture. Et c’est de toi que je dois ça aussi, par mon père, formant les trois gros lecteurs de cette étrange famille. Et je me souviens quand on a découvert que je lisais sur mon vélo, le livre calé sur le guidon du « course », et qu’au lieu de m’engueuler, comme je m’y attendais, on m’a raconté que tu avais été arrêté par un gendarme pour la même raison. Ma surprise… Je suis à peu près sûr que tu avais la seule bibliothèque du village.

Je sais quoi ? Tu as été placé dans une ferme. La ferme de la famille de mon ami d’enfance, car nos parents ont construit leurs gros pavillons de baby-boomer à trente mètres l’une de l’autre alors qu’ils viennent du même village. Hasard de la vie. Mais la ferme, ce n’était pas ton truc, et comme orphelin, tu n’avais qu’une autre solution : t’enrôler dans l’armée. Les orphelins, on les mettait dans ces régiments que le cinéma a mis à l’honneur dernièrement. Tu t’es donc retrouvé dans un régiment d’Africains du nord, seul catholique avec un autre. Et tu as 18 ans quand la guerre débute. Pas de bol.

Ta “religion” va te sauver la vie pour une raison étrange : tu bois de l’alcool. Ce soir, j’ai trinqué à ta santé en souvenir de cette anecdote. Le régiment passe à côté d’une grange. L’autre orphelin t’appelle, il y a trouvé de l’alcool. Vous entrez pour boire, répit dans la guerre. C’est à ce moment-là qu’un avion prend le cortège en long, et vous êtes les deux seuls survivants. Sauvé par l’alcool. Et ce tympan que tu as perdu, quand une bombe a explosé près de toi. Et mon père qui n’apprendra que son père était sourd d’une oreille que lorsque tu le raconteras à Céline, il y a quelques années.

Quand j’étais enfant, tu mélangeais des peintures pour les voitures. Mais je t’ai aussi connu plombier… Et je me souviens quand tu m’avais montré comment tu gravais les plaques de cimetière en marbre pour le village avec de l’acide… Et les ruches… et on m’a dit que tu avais collecté le lait chez les paysans, que tu avais été mineur donc, bûcheron, et que tu avais bossé assez jeune avec le croquemort, que c’était toi qui fermais les cercueils, qu’il fallait parfois clouer le ventre des gens trop gros…

De toi, je tiens ça, il faut savoir tout faire. Le carrelage, la plomberie, l’électricité, la maçonnerie… J’y ajouterais deux trois trucs, comme la peinture, la sculpture, l’écriture,la philosophie, le Web, le graphisme… Une version modernisée… Et cette manie du troc, qui fait qu’on ne devient pas riche, chez nous, en échangeant ce que d’autres vendent très cher. Combien de meubles de grand style mon père a-t-il fabriqués en échange de pas grand-chose ?

Je te dois les livres, je te dois cette obligation d’être un couteau suisse humain, je te dois une manière de survivre à tout, de se débrouiller de tout, je te dois la dignité dans la pauvreté, je te dois peut-être une manière de marginalité douce, à la fois intégrée à la communauté et pourtant toujours différent. Je te dois la photo, puisque tu es le premier photographe, avant mon père encore…

Tu sais, je vais chialer, mercredi. Ça ne va pas être facile. Ça va pas vraiment avec mon souvenir de toi, l’humeur égale, tu laissais ta femme gueuler, et ça, l’Allemande, elle sait faire ! Ma voix, je la tiens d’elle… On la détestait, enfant, celle qui nous obligeait à nous lever à 6 heures du matin pendant les vacances pour boire un énorme bol de café, et on te regardait avec stupeur manger tes oeufs au bacon… On t’admirait, Paul. Tout le monde t’admirait. Tu étais la sagesse de la famille, toujours souriant, toujours la parole impeccable, tu savais toujours quelque chose que les autres ne savaient pas, toi, l’orphelin qui avait transcendé la haine et l’abandon. Je chiale, tu sais. Mais faut m’excuser, c’est pas très digne. La dignité, c’était ça, c’est le mot qui te va le mieux. Je chiale par sur toi. C’est la voix de mon père, au téléphone qui m’a atteint.

Je sais depuis des mois qu’ils vont appeler pour ça. À chaque fois qu’il y avait un appel des parents, je pensais… Mais là, un lundi midi… Et que ce soit mon père au bout… Même pas besoins de dire. Il m’a juste dit « c’est mercredi à 10 heures ». Et tu sais, je ne suis pas dans mon assiette en ce moment. Pour te dire, en septembre, on a été invité par deux amis homosexuels, l’un est chef d’entreprise et l’autre metteur en scène. Je discutais avec le metteur en scène, et comme il s’intéressait à ce que je fais depuis, je lui raconte la plus belle histoire des Castors juniors, par Don Rosa… Et je chiale, comme maintenant… pris par la beauté de la structure narrative de l’histoire… et je dois m’excuser, « je suis désolé, je sors de cet été à vif, désolé », et qu’il est tout attendri et qu’il me tripotaille toute la soirée… Tu vois, ce n’est pas toi. Ce n’est pas que ma seule racine vient de m’être arrachée. La stature, le pilier de cette minuscule famille. Je ne saurais jamais ce que tu pensais. Je ne saurais jamais tant de choses… Tu étais content que j’aille faire des photos de l’hypothétique maison de famille que nous avons retrouvé, peut-être, il y a à peine quelques années… Sans plus ; quelqu’un de ton hypothétique famille t’avait contacté ensuite. Et ils avaient voulu te rencontrer tout en te disant que ce n’était pas eux… Les cons. Comme si tu allais leur réclamer du fric ! Les cons. Tu avais trouvé la trace, cette trace dont tu ne voulais pas, juste après la mort de ta mère, à Paris, juste à côté du Jardin des Plantes. À travers 90 ans de carapace, peut-être y avait-il une faille, minuscule, qui t’a fait, à la fin, espérer… Mais non. Fier et droit. Ma sœur aurait aimé savoir, depuis toujours. Moi, je m’en fous. Je m’en suis toujours foutu. Pour moi, je commence avec toi, sans pays, sans possessions, sans attaches. Je me suis construit comme ça.

Je sais que c’est cruel Paul, cruel pour l’autre partie de ma famille, mais tu as créé mon nom, tu as créé mon identité de sans terroir, d’Européen qui est bien partout, qui n’a pas de racine, comme seuls bagages ce qu’il a entre les doigts, et le désir de prendre toute personne qui se présente comme ami.

Paul, je suis une part de toi, j’ai fait comme toi toute ma vie.

Comment ( 1 )

  1. / La guerre de Käthi | BONOBO
    […] du fauteuil de mon grand-père. Ce qui indiquerait qu’il les consultait encore peu de temps avant sa mort, il y a maintenant 4 ans. Il relisait sa vie, égrainant pour lui seul le chapelet des évocations. Pour lui seul, car […]

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