Briser les chaînes

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Dans le genre « faites ce que je dis, pas ce que je fais », la dernière : briser les chaînes qui renforcent les « liens faibles » sur les réseaux sociaux. En ce moment, une nouvelle chaîne tourne sur Facebook : il faut faire une liste des dix livres qui vous ont marqué… Et déjà trois amis m’ont « désigné » pour participer à cette grande farandole, version réseau numérique des vieilles « chaînes de lettre » qui déjà en leur temps ont dû me valoir quelques malédictions (tout s’explique !).

Mon premier réflexe, un « Je suis bien trop narcissique pour participer à ça » accompagné d’un grand rire.

Et puis, parce qu’il est presque impossible de ne pas jeter un œil rapide aux listes, je comprends vite comment certains y voient l’occasion de nourrir leur narcissisme en plaçant ici et là quelques beaux objets de distinction culturelle. Sauf que quand le bijou brille trop, il fait toc. Et surtout, tout ça fleure bon la «culture éducation nationale » ! En gros, ces soi-disant « livres qui vous ont marqué » ressemblent bien trop à la liste des lectures obligatoires, et donc traumatiques, des professeurs de français qui ont tous eux à cœur de nous faire détester la littérature… (et c’était pourtant ma seule passion !)

Mais ces premières listes trop belles ou trop scolaires provoquent rapidement des réactions sous forme d’accès d’honnêteté. Ainsi, la BD apparait. Car franchement, dans nos générations et ensuite, il est bien plus probable d’avoir été marqué par une bonne vieille BD bien débile comme la littérature pour enfant sait en produire que par Stendhal. Et alors ?

Alors rien. La dernière chose vraiment merveilleuse que j’ai lue, la dernière chose des dix dernières années, est une aventure des Castors juniors scénarisé et dessiné par Don Rosa. Et pour la décennie d’avant, c’était Pessoa… Alors, les hiérarchies culturelles, si vous saviez !

Donc, ce jeu innocent de renforcement de lien et de provocation de conversation est largement pipé. Mais basta ! Aucun jeu n’est jouable si l’on ne peut tricher ! Et puis, l’important, c’est le fait d’avoir été désigné, désignation qui signifie « j’ai pensé à toi ». Et c’est toujours plaisant que quelqu’un pense à soi !

Et c’est pour ça, pour ce petit plaisir que mes amis habituellement « rétifs à tout » participent de bon cœur. Alors, c’est bel et bon ? Socialement vertueux même ?

Donc, dans un premier temps, j’ai ri et oublié. Mais la chaine, même si tu ne daignes pas y participer parce que t’es bien trop snob comme moi par exemple, elle te reste dans la tête. Tu y penses, et il est très difficile de résister à l’exercice mental qu’elle provoque : le souvenir de ses lectures.

Mais quand j’ai voulu me souvenir de « dix livres », je me suis retrouvé devant un brouillard informe. Je me suis rendu compte que je pourrais « fabriquer » une liste, mais qu’en fait, la vie mentale étant ce qu’elle est, cet exercice serait parfaitement artificiel.

[Ceci notant au passage l’un des problèmes de l’appréhension logarithmique de l’âme humaine que tente le marketing (et l’état) : quand on interroge quelqu’un sur quelque chose, il ne « possède » pas la réponse préalablement. Non, il l’invente pour répondre à la question. Et rien ne garantit que la réponse ne serait pas différente à un autre moment de la journée. Eh oui, un humain, c’est le bordel !]

Et donc, en tant que bibliophile vieillissant, ma tête est un grand bordel tumultueux brassé de ces nombreux « troubles du goût » que l’on essuie dans une vie de lecture. Et après tout, en quel honneur parlerais-je au nom du « moi » d’une autre époque ? Je dois exhumé mes traumatismes, les ressortir ? Les réveiller ?

Oui, car c’est une lourde vérité que je m’épuise à répéter : nous ne sommes pas ce que nous avons été. JE NE SUIS PAS l’adolescent que j’étais. Encore moins l’enfant. Je n’ai à peu près rien en commun d’ailleurs avec ces personnes. Il m’en faudrait peu pour que je les méprise.  Si l’on s’en tient à la définition vulgaire de la personnalité, un ensemble hétéroclite de goût, je ne suis pas ces gens, ces « moi » à différentes époques.

Et en la matière, les choses changent très vite : le « moi » de 25 ans, par exemple, en amateur de peintures difficiles et rares, a mille fois renié l’adolescent qui aimait Druillet et Mœbius.

Pour comprendre mon trouble, ma réticence à fixer cette liste,  un exemple :

Dix livres, c’est arbitraire. Mais je me souviens parfaitement de mon plus grand choc esthétique : C’est ma lecture des Chants de Maldoror d’Isidore Ducasse… Un énorme choc qui m’a véritablement brassé le corps ! Et je ne parle pas du sens du texte qui m’importait déjà peu. Non, c’était vraiment le choc d’une écriture, d’une euphonie, d’une forme pure et brutale. Je devais avoir 17 ans et il y a eu un avant et un après ce texte.

Et bien voilà ! Tu vois, Alain, quand tu veux ! Tu peux au moins en citer un ! Hum… oui, sauf que….

À 17 ans, je me suis pris un coup à l’estomac. Oui. Et ? Et j’ai 49 ans. Et franchement, si j’ouvrais ce livre aujourd’hui, tiens, dans la version illustrée par un ami par exemple ? Et bien, si j’ouvrais ce livre, je lirais quoi ?

Si j’ouvrais ce livre, je lirais… Je sais ce que je lirais :

Je lirais une sociologie, une psychologie, un contexte historique et idéologique, une généalogie des tics esthétiques, des facilités, et surtout, tout ce qui me séparer de ou me rend antipathique le gars qui a écrit ça. Oui, je ne lirais pas une œuvre rare, mais un mille-feuille sémantique indigeste. Et ce serait un inutile massacre…

Oui, ce livre appartient définitivement à mes 17 ans, et même s’il a impulsé quelque chose pour la suite, qu’il a été quelque chose d’important et qu’il a eu des conséquences sur l’enchainement des causes qui compose l’autofiction qui me sert de vie, il n’a plus rien à voir avec moi. Plus rien !

Donc, de mauvaise grâce, je pourrais composer dix listes de dix livres, toutes aussi factices les unes que les autres. Certaines brillantes, avec des œuvres rares et des stylistes élégants. D’autre par provocation, avec des choses méprisées, mais que j’aime racheter contre tous. Certaines qui me donneraient une image de, ou le contraire…

Et alors ?

Alors, quel mauvais coucheur !
Alors, ne faites ni ce que je dis, ni ce que je fais. Jouez ! L’important, après tout, c’est d’être ensemble, non ?

( En illustration : La version des Chants de Maldoror illustrée par L.L.dM  téléchargeable sur le site du terrier)

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