Ce que Freddy Nadolny Poustochkine fit à la petite tailleuse chinoise 

Sur l’adaptation BD par Freddy Nadolny Poustochkine de « Balzac et la petite tailleuse chinoise » de Dai Sijie, sortie en octobre 2017 chez Futuropolis.

Liminaire

Qui sonne comme luminaire, ironique pour cette souterraine et virtuose entrée en matière qui dès la première page du livre introduit au sens propre un corps rampant dans un boyau étroit et sombre d’une rudimentaire mine de charbon. Inusité en BD, la page de titre arrive seulement à la page 29  après une longue et claustrophobe plongée dans le noir poisse des entrailles de la montagne. 

Le temps de la mise en place d’un art sensible du récit, par la simple lumière du blanc du papier trouée d’ombre. Et d’une leçon de dessin. Mais peut-être faut-il avoir déjà construit des images pour savoir comment il est infiniment plus difficile de représenter presque rien plutôt que quelque chose. Et pour saisir l’épreuve que s’est imposé Freddy Nadolny Poustochkine. Contrairement à ce qu’imagine la doxa, la narration dessinée pose toutes les questions classiques du dessin. La représentation dessinée est toujours une dégradation de la richesse informative des formes du réel. Paradoxalement, le dessin a tendance à compenser non cette richesse informative, mais l’imperfection de sa perception par une recherche de stabilité formelle. Ainsi, pour installer la narration par la succession des images, le dessinateur de BD aura tendance à dessiner toujours une chose de la même manière pour aller vers une représentation figée et conceptuelle, ce qui pourtant contredit notre instable perception d’un monde instable. Et il existe de nombreux maîtres en la matière. Mais il est plus rare dans le genre qu’on trouve des dessinateurs sensibles aux variations autant optiques que psychologiques de notre perception. Cette longue introduction souterraine nous donne, si l’on veut y prendre garde, une leçon de subtilité sensorielle par un jeu d’élision des ombres. On peut évoquer une part de la complexité de notre perception par une volonté positive, inscrire, par exemple, l’instabilité capillaire de personnages comme chez Fabrice Neaud, mais aussi par soustraction, par dégradation, pour noter ces effets optiques qui ont longtemps fasciné les peintres. Marquer une instabilité formelle plutôt qu’une très lisible homomorphie, c’est dire quelque chose, parfois de l’état psychologique d’un personnage, ou en gênant notre propre vision, de la dégradation de ses perceptions. Ainsi, dans l’extrême noirceur du boyau d’une mine, les corps et les gestes s’exténuent, s’effacent et s’informent, à l’image de l’instabilité de la batterie et du câble de la lampe frontale du personnage.

Le roman

Ce roman graphique est une adaptation d’un roman déjà adapté au cinéma par l’auteur premier, Sijie, et même s’il est une très importante appropriation, restructuration et réécriture par Freddy Nadolny Poustochkine, il reste toujours dans toute adaptation des traces plus ou moins archéologiques de l’œuvre d’origine. Et je me souviens encore de ne pas avoir aimé le film… et donc, à l’époque, de n’avoir eu aucune envie de lire le livre… Comme quoi, une adaptation peut avoir des conséquences. D’autant que si le réalisateur n’avait pas été l’écrivain, je pense que j’aurais ouvert le roman pour voir s’il y avait trahison. Mais comment l’écrivain aurait-il pu se trahir lui-même à ce point ? Se rater, peut-être… Mais difficilement se trahir. Et je crois que malgré la réussite évidente du roman graphique, je n’aime toujours pas le petit mélo misogyne qui se cachait derrière ce best-seller romantique et pseudopolitique. À partir de là, si vous avez aimé le roman d’origine ou le film, évitez de lire la suite…

Pour la matière première de cette adaptation, comme je le soupçonnais déjà en apprenant le projet, elle reste une fable trouble qui démontre le contraire de ce qu’elle tente de dire, mêlant maladroitement la critique de la révolution culturelle avec une histoire de manipulation amoureuse ratée et d’émancipation féminine problématique. Ainsi, doit-on vraiment comprendre que la « réactionnaire » culture bourgeoise européenne ne mène qu’à la « corruption » des esprits simples ? Et il y a bien contradiction, entre la mise en scène de l’inutile et arbitraire calvaire des intellectuels condamnées aux travaux les plus physiquement exténuants et ce que provoque dans le livre la lecture clandestine de Balzac, cette métamorphose d’une courageuse et modeste petite tailleuse de la campagne en candidate cynique à une quelconque hypergamie dans la grande ville, où à la prostitution, ce qui revient au même… Par delà le cadre historique et la dénonciation politique, en plein emballement du régime communiste, la petite tailleuse plus subversive que ses amoureux, se découvre Bovary en lisant Balzac, et retrouve pour son propre compte l’un des moteurs premiers d’un capitalisme archaïque, l’exogamie, ou la construction du patrimoine par l’exploitation de la génération : les fils comme force de travail, le corps des filles (l’utérus plus spécifiquement) comme objet d’échange pour agrandir le territoire.  En décrivant une double corruption, de jeunes hommes qui s’essayent à forger leur objet du désir et de la jeune femme qui se découvre une valeur marchande par la littérature, le roman de Sijie semble justifier l’autodafé du régime totalitaire. Quand on mélange un pamphlet politique et un roman de patronage, on finit par s’y perdre.  

 

Onirisme

Mais avant de devoir finalement retomber sur le récit d’origine, Freddy Nadolny Poustochkine s’est accaparé la matière fictionnelle, l’a démonté, transformé, simplifié aussi, et très au-delà d’une simple inflexion libidinale, a changé de focal, plaçant l’histoire d’amour foireuse à l’arrière-plan, déplaçant le regard sur la camaraderie et surtout, sur l’expérience sensorielle des « rééduqués », transformant pour le lecteur le roman d’origine en expérience empathique. Plus qu’une adaptation, ce roman graphique est une méta-lecture du roman de Sijie,  une heureuse trahison, un dépouillement  qui fragmente et accentue des éléments symboliques, ombre de la mine, corps blessés, gestes et postures, manipulations, animaux, fruits, sang, rêves, douleurs, sentiments, pénétrations (des corps dans la mine, des sexes dans l’amour, des aiguilles dans les dents ou le cadenas) qu’il redistribue en chapitres denses et lents. Toutes ces focalisations tissent une subtile aura psychanalytique, comme un fluide onirique qui raconte une autre histoire, celle d’une chorégraphie des corps contraints qui réhabilite le sujet premier, celui d’une poésie de la vie de l’esprit résistant à la rééducation forcée par les travaux exténuants.

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