Istrati! II. L’Écrivain

« Istrati! II. L’Écrivain » est le second et dernier tome de l’immense biographie que Golo consacre à Panaït Istrati, l’un de ces écrivains venus d’ailleurs qui, comme Casanova, Cioran, Malaquais,  Kundera, Becket, Ionesco, etc., ont pris le français comme langue d’écriture…

Avec cet épique premier tome publié chez Actes Sud BD, on ne se posait déjà plus la question de savoir si un écrivain peut être un bon personnage de fiction. La première partie de la vie d’un Istrati à la jeunesse aventureuse et vagabonde avait donné à Golo la matière d’un grand livre de voyage comme on en fait plus, vif et bondissant, démontrant encore comme certains destins sont plus riches que la plus riche des imaginations. J’avais été emporté, loin, par la lecture de ce premier livre, et m’inquiétais (un tout petit peu) d’une suite consacrée à la vie d’écrivain d’Istrati. L’énergie des premières années sur les routes du monde allait-elle s’assagir dans des salons parisiens ?

J’avais bien tort de m’inquiéter. L’histrion Istrati reste Istrati, et Golo meilleur que jamais transcende sa matière. Si le premier était un livre d’aventure, le second tout aussi aventureux, encore des voyages, des amours, des rencontres, est un grand livre complet qui met en scène magistralement les sentiments humains, les chaos de l’Histoire, les déceptions idéologiques, mais aussi le rapport entre la vie et la création, entre l’expérience brute et la littérature… Et je dois avouer que secoué alternativement de rire et de tristesse, je me suis demandé (vers la page 76, au début quoi !) s’il était possible de tenir ainsi jusqu’au bout un tel yoyo émotionnel. Et pourtant si, ce livre est un fleuve impétueux qui embarque le lecteur avec une force égale jusqu’à la dernière page grâce à ce trait vivant de Golo qui donne à ses planches une qualité de manuscrit.

Je suis sorti de ma lecture troublé, me rendant brusquement compte que la BD se complaît majoritairement dans une tiédeur confortable alors que je venais de refermer la preuve que toutes les ambitions y étaient possibles et qu’on pouvait y risquer l’intensité des sentiments sans la vulgarité du pathos, ou encore mettre en scène l’Histoire ou parler de littérature sans être plombant. Mais la réussite de ce deuxième tome, encore meilleur que le premier, tient à la parfaite accointance entre ce qu’avait fait Istrati à la littérature française — la reconnecter dans sa matière et dans ses structures aux sources ancestrales du récit oral — et ce que fait Golo en bande dessinée : intrication des voix et des récits, des époques et des sources, abîme des histoires, abîme des bulles servant à glisser d’un niveau de fiction à un autre, d’une voix biographique à une évocation romanesque ou même à l’insertion d’une correspondance… et tout ces petits jeux graphiques que permet la plasticité du médium qui viennent ici comme équivalents des antiques stratégies des conteurs. Istrati et Golo puisent bien à la même source originelle de la littérature, celle des volutes complexes des récits traditionnels enchâssés, relançant l’intérêt par le rire ou le drame, les anecdotes ou les profondeurs. l’accord est parfait et le résultat à la hauteur.

« Istrati! II. L’Écrivain » est un bel ouvrage qui clôt magistralement une belle biographie d’un beau personnage. Et j’ai déjà envie de relire les deux tomes et m’immerger encore dans ce grand tumulte venu des Balkans. Parce qu’en ces temps de désespoir collectif, désespoir paradoxalement luxueux, temps minable d’abondance coupable, il est bon de se rappeler la manière dont des esprits vifs se sauvaient de l’indigne en un temps de disette pourtant infiniment plus sombre que notre trop éclairé marasme.

Les deux livres sur le site d’Actes Sud : https://www.actes-sud.fr/node/61058

 

 

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