Pauvres zombies !

J’avais bien noté, et ceci, depuis une bonne grosse décennie, que le Zombie était de retour au cinéma, mais que ce Zombie-là, en apparence old style, n’avait plus grand-chose à voir avec celui de George A. Romero.

En général, pour faire le malin et racheter la daube, l’intello franchouille t’explique que l’original, le Zombie de Romero, est une métaphore du consommateur moderne, esclave volontaire de « la société de consommation », et pourquoi pas, de « la société du spectacle ». OK, donc, le Zombie c’est l’homme moderne asservi par le mode de vie moderne : le gars ou la fille avec son pavillon, ses deux bagnoles, poussant son caddie dans son allée préférée de supermarchés, s’avachissant le soir devant sa TV, s’empoisonnant le week-end avec son barbecue, etc. (complétez la panoplie vous-même).

On pourrait rétorquer que comme métaphore de la si hygiénique vie de la classe moyenne occidentale, ce truc dégoulinant, puant, suintant, clochardisant, c’est franchement pas terrible… Mais non ! Nom d’une prétérite purulente ! Je n’en parlerais pas maintenant, parce que c’est pas le sujet du jour.

Donc, j’avais bien noté que la bête morte était de retour… (un double message ?). Mais que, comme le vampire et le loup-garou, le sens de la mocheté avait évolué. Comme quoi, les métaphores ne sont pas plus stables que n’importe quoi en ce monde, et qu’elle peuvent même se retourner complètement, comme le sens des mots.

Et ce changement de métaphore, pour une saleté morte et revenante (on vous avait bien dit qu’elle n’était plus tout à fait comme avant), est devenu évidente, criante, hurlante même dans World War Z, ignoble machin à gros budget, qui nous explique comment les riches (et blancs) de cette planète sont obligés d’ériger des murs pour se protégé des tsunamis de pauvres, moches, sales et basanés (voire « palestinien ») qui se reproduisent comme des lapins.

Pour ne pas avoir compris le message, fallait franchement le faire exprès.

Et donc, dorénavant, c’était dit : le Zombie n’est plus un petit occidental zombifié par sa TV et ses marques préférées, mais la plèbe ! Oui la plèbe ! Une marée de pauvres, migrants pour les pires, qui vous envahissent le monde et le contaminent, dévorant tout, ânonnant des gargouillis de gorge dans des langues même pas anglaises, des langues qu’on comprend pas, donc… et d’ailleurs y-a quelque chose à comprendre ? Hein ? Z’ont même pas d’âme ! (même si un machin pour ado se pose la question en 2013. Comment déjà ? Ha oui, « Warm Bodies », qui s’interroges rapidement : est-ce qu’on peut laisser sa fille coucher avec un type bizarre qui pue, qu’on connait même pas ?).

Et donc, j’ai noté la chose dans un coin de ma tête, de la contre-révolution Zombies, avant d’oublier, zombifié par mon écran (je déconne), et d’aller faire des courses avec mon caddie (je déconne, il est évident que non-zombie 60′, je vis en autarcie totale ! Évidemment ! Évidemment !).

Jusqu’à il y quelques semaines, quand j’ai vu “The Girls with All the Gifts” ( ou le titre français “The last Girl – celle qui a tous les dons”), petit film peu ambitieux, tapant pas plus haut que la mesure de son ambition. À peu près l’équivalent d’une nouvelle de SF de quand j’en lisais, vers la fin des années 70 et qu’il y avait encore des vendeurs d’abris anti-atomiques dans chaque ville.

Maintenant, on a les magasins bio… et bientôt, plus rien, en toute logique…

En accord avec le Zombie actuel, les enfants zombies de ce film d’enfants zombies avec des enfants zombies dedans représentent les pauvres enfants étrangers. Et l’héroïne, enfant, zombie ET noire (pas trop quand même), représente… Oui. Hé oui. Affligeant.

Et les trois autres personnages principaux sont donc blancs et adultes. Il y a une jeune institutrice, une vieille scientifique et un militaire. La civilisation, quoi !

Donc, si on déshabille la métaphore : l’ordre ancien du monde, occidental, s’écroule sous les vagues de barbares qui contaminent tout le monde et transforment « les gens » supers gentils supers civilisés de base en zombies sauvages (parce que la barbarie, dans la parano, a nécessairement une source externe), et après une apocalypse zombie (plantaire… ou mycologique, plutôt), laisse la place à une horde d’enfants zombies bas du front qu’il va falloir quand même éduquer, « pour que tout recommence comme avant », tellement c’était bien…

Oui, affligeant.

Je n’aime pas cette métaphore de début de siècle. Celle de la fin du dernier était tout aussi débile, mais au moins elle était la marque d’une autodérision. Ici, la première grande perte est l’humour. Mais le pire est sûrement cette désagréable impression que l’évolution de la métaphore du Zombie, depuis 15 ans, de film en film, raconte une saleté d’histoire, une métafiction, un métafantasme qui n’est que le symptôme d’une paranoïa occidentale qui digère mal son déclin, sa perte d’influence et la décolonisation du monde qui vient. 

Tiens, voilà, je suis pour une décolonisation du zombie.

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