Originellement, ce billet devait (exclusivement) parler de « Manga », petit livre de Jean-Marie Bouissou, que je recommanderais chaudement à toute personne osant émettre un avis abrupt sur cet immense phénomène éditorial.
Lorsque j’ai voulu aborder sérieusement le manga, il y a une petite année, je me suis rendu compte que j’en avais relativement peu lu. De la même manière que pour le reste de la bande dessinée dont je m’étais écarté pendant une bonne vingtaine d’années.
Je n’ai jamais cessé véritablement d’en lire, mais c’était, disons, une lecture marginale qui se cantonnait aux œuvres ayant une certaine « caution culturelle », souvent prêtée par des amis. Pour les dix dernières années, ma bibliothèque qui avait pourtant explosée ne contenait pratiquement aucun nouvel album « franco-belge », s’était enrichi des « indépendants » surtout offerts par mes amis auteurs ou éditeurs, et peut-être d’une vingtaine de manga d’auteur élitiste, underground, indépendant… Et donc, aucune trace de ces grands feuilletons populaires qui remplissent à eux seuls une honnête bibliothèque et qui sont le symbole même du phénomène Manga.
Un ami travaillant dans le monde de la bande dessinée m’avait parfois ramené des mètres de lecture, si rapidement avalés que je pouvais rester confortablement installé dans mes a priori.
En conséquence, depuis quelques années, lorsque je parcourais les allées d’une grande librairie généraliste, je ressentais un malaise diffus devant cette zone de plus en plus grande qui m’était comme un mur aveugle. Moi, dont les rayonnages des librairies représentent le seul terroir, je ne reconnaissais rien. Je devenais analphabète pour une bonne part de « la bibliothèque ». Et je classais cette zone d’indistinction dans le même sac que celle d’à côté, avec ces nouveaux romans fantastiques, mélange improbable de thèmes d’articles de magazine féminin, de vampire et autres loups-garous… Vous savez, ces livres plutôt gros avec ces couvertures si kitch que je n’arriverais jamais à seulement m’en approcher ! Je crois qu’on nomme ça « Bit Lit »… Encore un a priori ?
Revenons au Manga, puisque le sujet s’est imposé grâce à ses 39 % du marché français du récit dessiné. Je me suis donc retrouvé dans la même situation que lorsque j’ai voulu écrire sur facebook. J’avais vite compris que j’allais ressasser le même ramassis de poncifs superstitieux que l’ensemble des commentateurs. Et j’ai vite pris le parti de me faire violence, de m’inscrire et d’expérimenter à fond… Et grand bien m’en a pris, car je vous jure que je me serais sûrement largement vautré dans la même bêtise que les autres, souvent journalistes, mais parfois éminents écrivains ou même philosophes !
Donc, pour le manga, il me devenait impossible de l’aborder sans le lire. Et j’ai commencé par lire n’importe quoi, puisque j’étais confronté à un mur opaque, que dis-je, une muraille, une falaise indistincte dont je ne voyais pas les limites !
Je me suis vite lassé de ces lectures hasardeuses, mais déjà distrayantes. C’est à ce moment-là que j’ai compris qu’il fallait que je trouve un ordre dans ce fatras, même arbitraire, et surtout, comme je l’avais fait avant pour « rattraper » ce qui avait été publié en BD franco-belge pendant les 20 dernières années, passer par les best-sellers. Pourquoi ? Simplement pour lire ce que les autres ont lu. Pour comprendre la « culture partagée », et pour enfin savoir. Oui, pour savoir plutôt qu’imaginer, que ronchonner, qu’expectorer comme tous les épidermiques ennemies de tout et n’importe quoi.
J’ai donc fait mon petit bonhomme de chemin (à très haute dose ! Et mon couple en a souffert !) dans ces grandes séries Mangas qui ont conquis le monde. Je connaissais déjà « Dragon Ball » pour avoir été coincé (blessé aux chevilles) devant la TV juste à l’époque ou c’était diffusé. Mais il ne suffisait pas d’avoir vu quelques versions animées, même si les Japonais ont l’aimable habitude de coller leur adaptation cinéma aux versions papiers, contrairement aux Américains qui produisent le même film quel que soit le matériau de départ.
Malgré tout, rien ne pouvait me préparer à ce que j’allais découvrir… il faut lire « City Hunter » (et toutes les séries de Tsukasa Hōjō. Attention, Manga vintage, déjà…) pour comprendre le degré de folie que peut atteindre le récit dessiné, et comprendre à quel point les productions européennes et américaines peuvent être perçues par les lecteurs comme « ronronnantes » !
Mais voilà, après avoir absorbé la version papier de (dans le désordre… et tout ça va attirer des gens bizarres sur CV) GTO, Naruto, One Piece, Death Note, Evangelion, Lamu, Candy (oui oui), Bleach, Ranma et demi, Fruit Basquet, Vampire Knight, Albator, Parasite, Nausicaa, Doraemon, Old Boy, les livres de CLAMPs (collectif de femmes mangakas), etc., etc., des dizaines et dizaines d’autres… maintenant, je ne suis plus le même !
Comme l’otaku moyen, je peux passer dans un rayon manga (objet déjà si étrange en soi ) et le scanner d’un regard comme je lis le rayon philo ou sciences humaines (parasité par Onfray). J’ai reconquis un immense territoire de la bibliothèque d’aujourd’hui. Je ne suis pas complètement au point, encore, mais je ne me perds plus ! Ouf ! J’ai tenu une longue conversation avec mon neveu ! Et c’est déjà un exploit, même s’il m’a calé sur l’apparition d’Aralé dans Dragon Ball... (Alors que c’est dans la fiche Wikipédia ! La honte !)
Maintenant, je sais pourquoi One Piece, bande particulièrement grotesque et souvent bâclée graphiquement, s’est vendu à 280 millions d’exemplaires. Et surtout je sais que c’est pour de très bonnes raisons, ou plutôt pour des raisons très « positives » au sens littéral du terme : pour cette énergie incroyable qui parcoure ce récit sans faillir pendant déjà plus de 60 volumes ! Et l’auteur malicieux a prévenu, il n’en est qu’à la moitié de son récit ! Vos ados n’ont pas fini de vous ruiner !
Donc, j’ai abordé ce mur de manga par la face nord, sans aide aucune, en me noyant au début et en découvrant progressivement les œuvres clefs, et les auteurs clefs. Étrangement, pour les auteurs, je n’étais pas si perdu que ça, puisque j’avais lu quelques Tezuka, incontournable fondateur du manga moderne, dont les œuvres phares sont de véritables hypotextes aux innombrables hypertextes (Aralé (Dr Slump) d’Akira Toriyama est la version féminine et parodique d’Astro Boy, par exemple). Mais surtout qu’enfant, j’avais vu les séries japonaises adaptées (et édulcorées) de grands mangakas populaires ! J’ai enfin découvert les vrais noms des responsables de ces choses étranges que diffusait la TV française !
Je savais déjà depuis longtemps, par des discussions entre amis très informés, que nous avions visionné enfant (et adolescent) des œuvres pour adulte grossièrement expurgé du pire. J’ai enfin pu mesurer à quel point ! Pour rester sur le cas « Tsukasa Hōjō », dont nous avons pu voir City Hunter (Nicky Larson chez nous) et Cat’s Eyes dans des émissions pour enfant, si ces bandes ne sont pas véritablement pornos, par exemple, cet auteur a une prédilection pour les érections géantes ! Habillées, oui, pudiques même, si j’ose dire, OK, mais géantes !
Alors ? Après presque une année de ce régime ?
Alors, je me suis beaucoup amusé. Et surtout j’ai retrouvé le plaisir de la découverte, de l’exploration, qui s’était un peu émoussé chez moi ces dernières années. C’est très agréable de découvert un nouveau territoire aussi vaste, riche, mais surtout aux interactions culturelles aussi complexes !
Et ensuite ?
C’est là que j’en arrive à la lecture de « Manga » de Jean-Marie Bouissou, car lorsqu’on remplace une opinion par un savoir, on change bien souvent d’avis et l’on mesure enfin le degré d’erreurs que colporte la doxa.
Je me suis fait une opinion sur pièce, et plutôt qu’éructer de la vitrine d’en face, je suis entré, j’ai parcouru et changé d’avis. Non qu’avant j’ai méprisé le manga en bloc, mais j’avais en effet une piètre opinion de la grande masse du manga populaire, ne goûtant que des auteurs marginaux et/ou élitistes. Ce que j’ai découvert en lisant quelques-uns des Mangas grand public des 40 dernières années, j’en ai trouvé confirmation en lisant le livre de Bouissou. Et cette coïncidence, entre mes réflexions et quelques chapitres indispensables du livre, vient confirmer que l’observation n’était pas simple subjectivité.
Le manga n’est pas ce qu’on en dit, cette chose mal et vite dessinée, produit de grande consommation, qu’on jette en descendant de sa rame de métro. C’est un genre littéraire majeur, mature et total qui me fait trouver aujourd’hui la BD franco-belge très arriérée, très inhibée, et terriblement artisanale ! Toute caractéristique qui l’empêche d’aborder un dixième des sujets explorés de fond en comble par le Manga.
Le manga est mature, car il s’abandonne au médium et ne s’encombre pas de complexe culturel idiot et paralysant (comme le fétichisme de l’artisanat). C’est ainsi que malgré un environnement de production quasi industriel, la liberté éditoriale semble plus large que dans les autres Bandes dessinées. Et là je m’écarte de l’analyse de Bouissou, qui considère que cette liberté est le résultat de la puissance du marché. Je crois que cette incroyable palette fictionnelle vient aussi d’une maturité du métier, d’un genre et des auteurs qui ne se trompent jamais sur ce qu’ils sont.
Mais bien sûr, cet état de fait est possible par la puissance même du marché. La pression du lectorat est telle, l’attente si forte que les éditeurs ne s’imaginent pas connaître la recette du succès et laissent donc aux auteurs cette marge incroyable d’exploration. Plutôt que choisir, du haut de leur culture ou de leur métier (comme ici), ce que les lecteurs aimeront, ils éditent (relativement) en masse, laissant les choses advenir, comme par un darwinisme éditorial. Le couperet vient ensuite, évidemment violent, puisque si le manga ne trouve pas rapidement son public, il est arrêté. Et ceci, quelle que soit l’aura de l’auteur. Même Osamu Tezuka au fait de sa gloire n’échappe pas à la règle.
Dans Don Dracula, édité chez Soleil manga, Tezuka explique :
« Sans vouloir aborder le thème du degré de satisfaction des lecteurs et de la place qu’occupe Don Dracula dans le reste de mes œuvres, tout ce que je souhaite dire, c’est que j’ai rarement pris autant de plaisir à dessiner un manga que pour celui-ci ! Si la prépublication n’a duré que 6 mois, c’est certainement à cause d’un mauvais timing. En effet, l’unique tort de cette série aura peut-être été d’avoir débuté tout de suite après l’incroyable succès de Black Jack. Beaucoup de lecteurs ne purent s’empêcher de comparer des choses incomparables. Quoiqu’il en soit, dessiner Don Dracula m’a procuré une extrême satisfaction. Je crois que l’ambiance très comique de ce titre est le genre qui me correspond le mieux. »
La possibilité d’éditer pour essayer permet aux auteurs d’utiliser leurs petites manies, perversions et déviances personnelles comme ressort narratif. Elle permet et oblige, car il faut toujours raccrocher le lecteur, ne jamais le perdre ! C’est ainsi que des histoires qui seraient considérées comme débiles, horribles, aberrantes ou impubliables par les éditeurs occidentaux deviennent des best-sellers mondiaux. Et c’est ainsi que le manga arrive à distraire le monde, un monde qui s’ennuie à revoir perpétuellement le même film sortant des studios hollywoodiens…
Alors, si le manga distrait au premier regard par son exotisme, il garde son lectorat par la surprise qu’il tente toujours de renouveler, par son audace et son énergie. Très bien… mais pas seulement…
Il accroche aussi le lecteur grâce à l’ingrédient secret, le bien nommé « Fan service »…
Et là, la dimension libidinale est évidente : si le manga s’adresse à des ados mâles, le héros va souvent trébucher, entraîner une fille dans sa chute, et finir par planter sa tête dans une poitrine opulente ! Et ceci, même (ou surtout) si c’est hors propos ! Comme dans Evangelion, récit par ailleurs vaguement philosophique et terriblement mélancolique…
Mais le « Fan service » est un sujet en soi…
Je sais donc maintenant que ce ne sont pas les codes qui attirent dans ce genre en apparence si codé, mais tout autant cette liberté éditoriale qui réserve toujours des surprises au lecteur, n’hésitant pas plus à flatter ses bas instincts, tous, qu’à abuser de hautes références (Tezuka s’amuse notablement avec Shakespeare, Goethe, Dostoïevski, et pas mal de mythes occidentaux). Tout traverse le Manga, et le manga aborde tout, jusqu’à l’absurde… Imaginons par exemple que je tente de vous expliquer la situation des personnages de « Family Compo », dernière série à succès de Tsukasa Hōjō ? Vous vous attendez à une histoire de famille recomposée ? Hum… Alors, un jeune homme orphelin trouve refuge dans une famille transgenre… Le père est en fait la mère, la mère est le père, sa cousine était (peut-être) un garçon, les employés du père Mangaka (heu… de la mère ?) sont des… heu… et lui n’est plus sur de rien en ce qui le concerne…
Je ne vais pas conclure ici, car le sujet est encore trop vaste, et mon expérience de nouveau lecteur surtout attaché aux surprises et audaces des auteurs ne peut prétendre représenter le lectorat du Manga qui a aussi cette particularité de se découper en sous-genre adapté à une palette incroyable de lecteur, jusqu’aux « filles aimant lire des histoires de garçons homosexuels (yaoi) », ce qui représente une cible très particulière, non ?
Ceci n’est donc qu’une mise en bouche…

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