égotisme

Le temps aujourd’hui

Impossible de savoir que nous sommes au cœur de l’été. L’air qui tombe de la fenêtre pour me rafraîchir le menton pourrait être de septembre ou octobre. Seul le niveau d’activité de la ville, anormalement bas, indique qu’il ne se passe pas quelque chose. L’Italie se dessèche et mes amis habitant au sud du pays gillent. Ici, c’est déjà l’automne. En bas, loin, fourmis, quelqu’un fait des circonvolutions sur un vélomoteur autour d’un autre, à pied. Évocation d’adolescence. En me levant, la résolution : profiter qu’ils soient tous en vacances pour me concentrer, et puisque fauché, au moins travailler (avec derrière cet espoir d’être content de ce qu’on a fait, d’en tirer cette satisfaction fugace, mais équilibrante, une seconde de calme).

J’ai ressorti la théorie postcoloniale d’Homi K. Bhabha, dans quel espoir ? Celui de trouver, peut-être quelques outils sur des questions qui s’imposent, là, depuis quelques jours. Depuis que j’ai écrit un article qui a levé un lièvre. C’est chiant, tu écris, et sort quelque chose d’inattendu, quelque chose de plus ambitieux, et tu sais que tu ne pourras pas publier ce que tu viens d’écrire avant d’avoir résolu cette nouvelle chose. C’est chiant.

 

 

Oublier d’écrire

Ce que ça veut dire.

S’en souvenir en lisant Archipel et Nord de Claude Simon. Parce que je repousse depuis des années la lecture des Géorgiques : “pas le temps”.

Devoir accepter cette frustration, à la lecture des trois Vernon Subutex de Despentes. Cette cruelle absence. Ce malaise devant quelque chose comme une naïveté coupable. Et cette absence. Cette écriture sans quelque chose.

La semaine dernière

Je me dressais en équilibre sur les pédales pour saisir les branches les plus basses des mûriers platane alignés sur la piste cyclable de la plage pour manger quelques-uns des fruits les plus noirs.

Devant moi

Devant moi, à trois mètres, un ouvrier démonte l’échafaudage, libre, sans protection, habillé de vêtement de travail en lambeaux, littéralement en lambeau : des filaments de textiles hirsutes pendent des poches retournées, comme le dernier des clochards. Il se penche vers moi, sans me regarder, pendant dans le vide, pour désolidariser l’échafaudage du mur. Ensuite, il teste l’équilibre de l’ensemble, qui brangeole dangereusement, et son collègue, en contrebas, fait une moue dubitative. Je me demande s’ils vont laisser la tige filetée dans le mur, maintenant qu’elle est difficilement accessible. Mais je ne pense qu’à une chose : je ne veux pas qu’il tombe sous mes yeux. Déjà, l’un de ses collègues, tout à l’heure, démontant un pan lourd de l’échafaudage, se l’est fait tombé dessus par maladresse et a été sauvé par les murets. Ils sont maladroits, nonchalants, et comme à l’abandon. Pourtant, le travail avance, même si l’évacuation d’un des leurs par les pompiers, il y a quelque temps, ne semble pas leur avoir servi de leçon.

 

Zygoptère

Hier après-midi, j’écris ici, et je suis alerté par un bruit derrière le rideau, à 10 cm de mon épaule droite… Je m’écarte, pensant à une guêpe prisonnière entre le textile et la fenêtre. Mais le bruit ne correspond pas. Je n’entends plus rien, et pense même avoir rêvé, quand ça reprend kzzzzzzz, kzzzzzzz, kzzzzzz, petit bruit sec, net, pas un vrombissement. Petit rituel, du soulèvement du rideau, délicatement, ne sachant ce qu’on va découvrir…

Une Demoiselle se cogne la tête au double vitrage, têtue.

Perdue un peu loin du fleuve. Évacuée, libérée.

Rerefoule

Cette impression, en ce moment, de retour du refoulé. Ou de rattrapage…

Bon, en attendant, c’est franchement n’importe quoi ce blog ! ça parle de quoi en fait ?

Par goût

Par goût, j’aime les extrêmes, les monochromes blanc, les monochromes noir, et tout ce qui les transgresse, perce, transpire, transparaît, apparaît, sali, suinte, expire, exaspère, éclabousse leur immaculée, autoritaire, austère radicale monochromatique unicité. J’aime quand le complexe subtil vient pervertir la pulsion mortifère, infantile et fasciste de pureté. Contre les constipations, j’aime la tension entre le détail, l’inutile décoratif, la joie du chatoiement et la brutalité d’un tout trop rigoureux, trop homogène. Je préfère le presque rien au rien, une suture de béton dans une masse, une nervure dans un Zumthor. Une trace de disque abrasif sur du poli. Entre le propre et le sale, je suis pour la souillure. Je suis pour les extrèmes contrariés, le minuscule qui semble immense et l’immense qui passe pour minuscule. J’aime le hors d’échelle, l’imposant, l’impossible. J’aime la rouille d’un gigantesque Serra, et tous les agrégats des autres.

 

Vulcain

Ce matin, au réveil, je rentre dans le salon, m’approche de la fenêtre, l’ouvre, et vais m’écarter quand se pose un visiteur rare. Je suis surpris. Je croyais déjà habiter un monde sans eux. Un monde stérile. Je n’aurais pas le temps de le prendre correctement en photo.

Il y a 40 ans, je les épinglais, inconscient, ils formaient des nuées qui s’échappaient devant mon épuisette.

Narcisse et Céphalée

Les dessins de Marine Blandin sont beaux. Beaux et jubilatoires. Je crois que si je les aime tant, c’est aussi parce qu’à travers l’archéologie des références purement BD, j’y trouve aussi des évocations du dessin des expressionnistes allemands. Une dislocation chantante à la George Grosz, ou quelque chose comme ça. Enfin, c’est beau. Et c’est encore très ouvert, très libre, très frais et plein de frémissantes potentialités.

Son tumblr s’appelle « Céphalée » et elle y a posté dernièrement des dessins réalisés pendant sa résidence à la maison de la littérature de Québec, et en remontant le temps, j’y découvre un véritable reportage sur… moi ! Oui sur moi ! Trop fier, je ne vais pas me priver de le poser là (même s’il n’y a pas que moi…) :

 

 

Les rêveries de la descente nocturne

Ce matin, je lutte contre une immense tristesse, irrationnelle. Quelque chose qui m’attrape au centre, et tire vers le bas, jusqu’au sol, vers cette pulsion d’acceptation finale, cette prescience du corps inerte qui s’abandonne déjà à la putréfaction.

Non. Accepter l’augure des maigres rayons de soleil qui percent le plafond de nuage. Me vient un épisode de mon petit feuilleton. Pour être exacte, une piste m’a été donnée par la consultation de « les structures anthropologiques de l’imaginaire » de Durand, que j’ai ouvert hier pour le sujet de mémoire de la petite Kathrine Avraam.

D’une chose à l’autre.

D’un matin gris, lent, et nauséabond

Le bruit des tondeuses, en contrebas. L’odeur de chlore, très forte. Je ne vois pas les ouvriers qui nettoient l’immeuble. Je pense « le puis sans fond de l’indignation ». Et « Comment peut-on se tromper de mot à ce point ? »

Je me souviens, « tout ce qui est possible sera accompli ». Nous ne nous épargnerons rien.

Les nuages ne sont pas homogènes. Le paysage se tache de zones plus pâles. L’odeur de piscine est de plus en plus forte. Je vois un ouvrier, en combinaison, qui arrose le sol noir. Il en sortira des dalles jaunes, moches, mais propres. Je regarde… le produit ne va-t-il pas tuer toutes les plantations ? Il y a quelque chose de dérisoire dans ce que font ces hommes, là, en bas de chez moi. Quelque chose d’un peu minable, inéficace et dérisoire. Comme presque tous les humains au travail.

En bas de chez moi, un homme souffre

Il vient d’inhaler une dose du produit qu’il utilise pour nettoyer l’immeuble. Des fenêtres, on conseille à son collègue affolé d’appeler les secours, et son patron… son patron rechigne, la conversation au téléphone dure, pendant que l’autre, au sol, souffre gémit, se tient le visage avec un pull… Les voisins se scandalisent de l’immobilisme, la conversation dure… Le patron temporise… l’ouvrier ne simulerait-il pas ?

Hier, en montant notre escalier, nous avons failli nous évanouir devant l’agressivité du produit.

L’ouvrier souffre. Sentiment d’impuissance et d’exaspération. « Appelez les secours ! » Les secours sont appelés. Mais c’est long, l’ouvrier qui téléphone est gentil, poli, et un peu timide… Des gémissements plus tard, au loin, la sirène… ils arrivent enfin.

Les pompiers l’interrogent, sèchement, l’un se penche sur le bidon de produits, se redresse « ha, ça sent ! »…

« Vous aviez une protection ? » « Non »… Oups, mauvaise réponse…

Les pompiers sont vaguement antipathiques, mais le soignent.

Un type louche, en costume, arrive, échange deux mots et part très vite. Le patron de l’entreprise ? Un autre type le remplace, en tee-shirt bleu, plus jeune.

Les pompiers s’adoucissent, «on va vous emmener, vous vous sentez capable de vous lever ? » « Oui »… Ils l’aident. Il titube, comme s’il était ivre. Il n’est pas encore en état. Ça dure. L’ambiance se relâche. Moins dramatique.

On entend : « mélange de chlore et ammoniaque ». Une voisine s’inquiète pour sa propre santé. « On en a tous respiré une grosse dose ». Après une tentative, l’ouvrier ne peut pas marcher. Il est emporté sur une civière…

L’envie d’écrire

L’envie d’écrire me prend indépendamment du contexte. Depuis toujours. J’ai souvent cette gentille propension à confirmer la parano superstitieuse qui me susurre que j’ai toujours envie quand je ne peux pas, empêché par le temps, les tâches ou la fatigue… mais c’est faux. Il y a souvent des moments ou j’ai envie dans un joli vide devant, et ou je peux écrire à souhait… pas comme maintenant, où j’ai envie, de l’une de ces envies de fond de gorge qui confirment les ricanements des psychanalystes, alors que je dois m’éloigner de mon clavier…

(Au passage, la surprise de ces dernières années, c’est que cette envie se soit déplacée sur la photo, parfois…)

ne pas parler d’hier

Effondrement.

Combien de fois devrais-je me relever ?

Cet îlot de légèreté, utopie qui n’advient que clandestin, qu’on ne perçoit que passé.

Et ces jours noirs (instants noirs, de la chose qui t’échappe et se brise, effaçant des années de travail).

Inattendu. La perte, l’humiliation d’avoir cru pouvoir retenir le sable entre ses doigts.

Le sourire, au dessus de l’acide en éruption.

Remise à plat (était-ce plat ?), remise en question (y avait-il une question ?)

Non, repartir à rien, avant le premier pas maladroit. Encore.

Le pince-oreille d’Adorno

Hier, j’emprunte « Théorie esthétique » d’Adorno à la médiathèque… En rentrant, je le pose sur l’accoudoir très plat et large du canapé gris. Ce matin, j’attrape machinalement le livre, l’entrouvre et le lâche en poussant un cri. Juste entre la couverture et la première feuille de ce gros livre blanc, il y a une bête noire bien vivante. Le réflexe instinctif passé, je reprends le livre et découvre un solide et vigoureux pince-oreille. Je m’approche de la fenêtre et le pince-oreille est évacué. Qu’il vive sa vie ailleurs !

Les arbres

En glissant le long du paysage, les arbres se perdant dans l’atmosphère fermée de l’automne, je me suis souvenu que j’avais beaucoup aimé Corot.

Et je me rendais compte, enfin, que je l’aimais encore.

C’est mieux

C’est pas gagné, mais j’ai décidé, cette semaine, que la lente descente était terminé. Que les tristesses devaient arrêter de servir de caution à l’abandon, à la perte de sens, au désarmement des motivations, au laisser-aller nutritionnel qui s’installe juste là, sur le bide qui s’arrondi tranquille, content du relâchement sportif…

 

Revenir à soi

Après tout, ce blog est narcissique, alors revenir à soi, trahir le rêve (l’interpréter donc) pour ne retenir que racine.

Interpréter mes morts, interpréter les photographies anciennes. Se demander, vite, pourquoi j’évite d’écrire ces petites choses.

J’ai lu, dans ces morts récentes, des petites choses de moi brouillée par mon narcissisme.

Une.

Ma grand-mère était si autoritaire qu’elle m’a traumatisé par sa colère lorsque mon père a vidé mes poumons de l’eau sale du fleuve. Un vrai traumatisme qui a eu des implications graves sur mon évolution. À trois ans, de victime (de mon jeune oncle), je devenais coupable. Ensuite, les vacances à la campagne, carcérales, autoritaires, chiantes, sous la surveillance de cette « sale femme sans cœur » à l’accent horrible.

Voilà mon point de vue, obtus, obstiné, maladif, jamais remis en question, sinon par l’âge qui assagit les rancoeurs anciennes.

Ce que les photographies racontent : Une jeune fille qui grandi en période troublée, période tragique où un enfant meurt de peur, d’avoir couru sous la pluie, d’une écharde infectée, ou d’un bombardement… Dans cette période étrange que je ne connaîtrais jamais, moi, enfant des baby-boomers, une jeune fille a perdu un petit frère de la maladie bleue, un grand frère idolâtré qui ne reviendra jamais du front, et une soeur très aimée sous un bombardement aveugle.

Et voilà, ce que je prenais pour de l’autoritarisme maladif était l’expression d’une angoisse profonde, aussi vive que parfaitement réprimée, inexprimée, jamais, celle de la perte.

Elle nous a gardé, excessivement.

 

 

Temps mort

Je voudrais, j’aimerais, juste, un peu, que vous arrêtiez de mourir autour de moi.

Ce matin, la cérémonie, c’était pour Marcelle, cousine et prof d’histoire géo, la première qui m’a emmené dans un théâtre parisien (me souviens de presque rien, ni du nom du théâtre, ni de la pièce, juste qu’il y avait « des acteurs comiques qu’on ne voyait qu’à la TV » et que les sièges étaient lilliputiens, que même enfant mes genoux ne logeaient pas alors que je suis pas franchement grand) qui m’a fait visiter les catacombes, qui m’a perdu dans un grand magasin parisien (lequel ?) (Parce que je suis agoraphobe, trip psyché, saturation d’infos, perte de repère, angoisse), qui m’a fait enfin prendre le métro et fait découvrir qu’on m’avait menti depuis toujours, que les Parisiens étaient aimables et serviables, au contraire des connards suffisants de ma petite ville de province, qui voulait absolument une peinture de moi, alors je lui avais réalisé une petite gouache vaguement inspirée des paysages toscans…

Celle-là. C’était son tour, ce matin.

Donc, pose ! Continuez tous à vivre, au moins jusqu’au grand final collectif, s.v.p. ! ça me permettra peut-être de remonter la pente, de retrouver une motivation, de trouver pourquoi ou comment juste continuer…