Ce que dit Albert-Kahn en Open data

J’ai toujours éprouvé une certaine fascination pour l’exemplaire Albert Kahn. Son projet, au-delà de la philanthropie et de l’humanisme affiché, semble démontrer qu’il ressentait très puissamment le pouvoir de la photographie, sa capacité à provoquer une mélancolie dont l’objet n’a pourtant aucun lien biographique avec nous.

Aujourd’hui (14 juin 2016), un ami facebook partage un lien sur le site de la fondation :

Je vais voir, et découvre avec satisfaction la géolocalisation des clichés :

Capture d’écran 2016-06-14 à 10.23.05

 

Aussi loin que je me souvienne, on m’a toujours présenté la collection comme éminemment « ethnographique ». Ce que confirme plusieurs fois le texte de présentation du site :

« Albert Kahn est animé par un idéal de paix universelle. Sa conviction : La connaissance des cultures étrangères encourage le respect et les relations pacifiques entre les peuples. Il perçoit également très tôt que son époque sera le témoin de la mutation accélérée des sociétés et de la disparition de certains modes de vie. »

« Il crée alors les Archives de la Planète, fruit du travail d’une douzaine d’opérateurs envoyés sur le terrain entre 1909 et 1931 afin de saisir les différentes réalités culturelles dans une cinquantaine de pays.
L’ambition du projet l’amène à confier sa direction scientifique au géographe Jean Brunhes (1869-1930), un des promoteurs en France de la géographie humaine. »

 

Bien, à part le choix de la basse définition qui est toujours une contradiction avec le but annoncé, tout ça semble très louable.

Non, ce qui me chiffonne, c’est ce que montre le tri thématique des images… Dans la colonne de gauche, nous voyons apparaître le nombre de clichés par thème. Ceci nous donne une coupe transversale du fond numérisé (qui ne recoupe pas nécessairement le fond lui-même).

thèmes fond Albert-Kahn

Cette observation désigne soit une réalité du fond et donc du projet tel qu’il a été réalisé, soit de la conformation du cerveau de ceux qui ont numérisé le fond.

On peut quand même imaginer que la scannérisation a essayé de respecter le fond. Je suppose. Mais alors, le résultat est surprenant :

6517 entrées pour « habitat/architecture »
2280 pour « nature/environnement »
2200 pour « religion »
1873 pour « art »
1338 pour « activité économique »
1235 pour « êtres humains » (enfin !)

Et maintenant, tentons d’aller chercher le thème central tel qu’il est annoncé par toutes les communications sur ce fond :

444 pour « société »
318 pour « vie quotidienne »
32 pour « divertissement »
18 pour « fête »

 

Hum… La lecture de cette première hiérarchie indique une conformation vraiment très classique (au sens historique), avec en haut l’art majeur de la culture classique : l’architecture. Le paysage qui se dessine ici est très différent de celui annoncé. L’humain, et surtout les humains de la rue, dont les communications montrent volontiers des photographies « pittoresques » arrivent très loin derrière des considérations parfaitement normatives pour un cerveau de la fin du XIXe début XXe. L’humanisme du fond et du projet en prend un coup. Nous sommes même, avec la religion avant l’art, devant une conception très réactionnaire de l’ordre du monde. Les « fêtes » qui ont tant fasciné les folkloristes et ensuite les ethnologues ont 18 entrées…

Je vois mal comment la numérisation aurait pu apporter un tel biais. Je pense donc que le fond Alber Kahn, toujours hautement estimable, ne correspond pas exactement à l’image construite par la communication.

Le projet apparait comme beaucoup plus classique et donc beaucoup moins innovant. Beaucoup moins « en avance sur son temps », et comme souvent, juste simplement conforme à son temps.

Alors pourquoi m’a-t-on toujours présenté presque exclusivement des clichés « folkloriques » en signalant la grande humanité du projet et en mettant en avant comme but principal de garder trace de réalités humaines en danger de disparition ?

Capture d’écran 2016-06-14 à 11.55.44

Et bien, on ne peut pas nier que les opérateurs de la fondation ont bien photographiés ces sujets là aussi, même s’ils l’ont fait, semble-t-il, très marginalement. Ce n’était donc pas leur principale activité, tout à garder trace du grand ordre géographique et culturel de leur monde. Mais plutôt que d’imaginer une manipulation purement marketing, j’y vois le possible indice d’un glissement de l’intérêt collectif tout au long du XXe siècle, passé de l’intérêt pour cet ordre du monde contemporain des photographes, à la fascination actuelle pour tout ce que films et photographies semblent avoir saisi de réalités (humaines) disparues.

Il est parfaitement concevable, et c’est un phénomène très commun dans l’histoire de la réception des œuvres, que notre interêt actuel se porte sur une part marginale du projet de saisie du monde tel qu’il a été réalisé.

Ceci pointant encore la capacité si particulière de la photographie à susciter une mélancolie exogène et collective. Comme préalablement évoqué dans :

Le deuil de Laura Ingalls

 

Et il est toujours utile de se reporter aux écrits d’André Gunthert ici : http://imagesociale.fr

 

 

 

 

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