Michel Lépinay, premier photographe de Hara Kiri

Publié le 25 juillet 2021

Hara Kiri fut un journal hors norme. Hors la norme au sens propre, grâce, entre autres, aux usages très particuliers qu’il fît de la photographie, du photomontage ou du roman photo. Au long de sa vie chaotique, ce journal usera de plusieurs photographes. Michel Lépinay, premier photographe de Hara Kiri chez Serious Publishing rend hommage au premier photographe notable, Michel Lépinay, ayant sévi entre la première interdiction du journal en 1961 et la seconde de 1966…

On retrouvera toutes les informations partout, et même sur Wikipédia. Je ne vais donc pas m’appesantir sur la mythique histoire de cette bande qui va aussi créer Charlie Hebdo. Mais commençons par un tout petit bémol : on ne peut décemment inventer un artiste autonome à partir de ce travail photographique décontextualisé. Même si certaines photographies gardent une certaine autonomie (j’ai souvent éclaté de rire au feuilletage du livre) elles ne sont pas le fait d’un artiste photographe, mais d’un opérateur d’une étape d’une véritable création collective. Et c’est bien l’une de leurs gloires d’être création collective. Michel Lépinay, s’il apporte une esthétique photographique particulière, des contrastes peut-être un peu forts pour les années 60 — mais, n’est-ce pas l’une des contraintes du cahier des charges, vu l’affadissement de l’impression pas particulièrement haut de gamme du journal ? — n’est qu’un artisan de la fabrication d’images narratives qui se doivent d’exister après retouches, souvent, collages parfois, et surtout toujours accompagnés d’une légende, voire d’un véritable scénario. Pour les scénarios, Gébé n’est jamais loin d’ailleurs, mais il est à peu près certain que toutes ces idées saugrenues sont nées de l’émulation collective si particulière qui devait régner dans cette première époque de cet incroyable journal. Donc (la plupart de) ces photographies nues ne sont que trace d’une étape d’un procès qui s’achève en couple texte-image imprimé. Il n’en est pas de même des très précieux clichés de témoignage, d’ambiance, de making-off. Et on regrette toujours, a posteriori, que les photographes ne pensent pas plus souvent à simplement (modestement) photographier ce qu’ils vivent… (Je sais de quoi je parle). Ce bémol bémolisé, les photographies nues sont, 1. belles en soi, 2. un corpus documentaire extraordinaire. Et puis, comme l’annonce le projet éditorial, le photographe à qui on ne demandait que de déclencher a bien entendu apporté sa touche. C’est la moindre des  choses.

Pr. Choron (Bernier), Gérard Compain, Wolinski, Cavanna, Topor, Sonja Hopf, Cabu, Reiser, Gébé, Melvin Van Peebles, Fred, Jean-Jacques Cartry

Un mot sur l’éditeur, Serious Publishing : une association de passionnés pond régulièrement (je n’en sais rien) une somme de culture pop (pour ce que j’en vois. Et je suis bien triste d’être fauché et que VIKINGS & PANTHERS soit épuisé). Passionné, donc véritable éditeur. Ce projet éditorial non attendu le démontre.  Et en y pensant, je me demande comment et pourquoi, dès mon enfance de banlieusard pauvre d’une micro-ville d’une province pauvre (banlieue au carré ? Au cube ?), j’ai considéré qu’un véritable éditeur, c’était Pauvert avec ses faillites, et non Gallimard avec ses ors ? 

Le livre : je crois que je le vois avant tout comme un album de famille, d’une famille de circonstance qui par une série de rencontres fortuites s’est retrouvée porteuse d’une de ces missions de l’esprit voué à l’incompréhension et à la vindicte. Un album d’une famille rigolarde et mal élevée qui s’amuse en travaillant et travaille en s’amusant. Il m’est arrivé d’expérimenter que les étrangers ont bien du mal à comprendre ce pan de la culture française qui puise pourtant ses racines à l’origine mêmes de son émancipation du latin, et plus loin encore dans l’antiquité par la formation initiale de ses premiers écrivains. Et puisque, par son lectorat d’alors, c’est un album de famille dans un sens très élargie, entre deux rires, j’ai été pris d’une étrange mélancolie. Ces images que pourtant je ne connais pas ( je dois avoir trois Nº d’Hara kiri de ces années-là, et ceux que je feuilletais enfant dans une semi-clandestinité étaient des années 70 et en couleur), me provoquaient des réminiscences nécessairement indues, des épines sentimentales perturbantes, jusqu’à ce que je comprenne qu’après tout, je découvrais ici la naissance artistique de gens que j’avais connus et aimé une longue part de ma vie, sans faillir, jusqu’à leur mort respective. Oui, enfant j’ai instantanément aimé ces gens-là, qui osaient se montrer et se mettre en scène jusqu’au ridicule pour faire la blague, n’importe quelle blague, de la plus bête à la plus méchante à la plus sale. Et on aime les blagues sales quand on est petit. Et je les ai compris, ceux qui cultivaient si bien cet « Art de n’être pas tellement gouverné » cher à Foucault. C’est étrange comme si jeune et encore culturellement vide on peut parfois percevoir des choses comme la rareté et donc la préciosité de cet esprit-là, de cette impertinence têtue que je pourrais nommer bien plus tard seulement « subversion ».  Enfin, tout ceci est mort, le contexte et la majorité des acteurs, et n’en reste que des souvenirs chez certains vieillissants (comme moi) et des livres, dont cet album de photographies sauvegardées et heureusement publiées comme précieux témoignage des héroïques combats contre l’hydre des ordres tyranniques de la bienséance. Mais je comprends bien aussi pourquoi j’aimais tant ça enfant. Plus que le goût de l’interdit, tout ça démontre un humour potache, pour ne pas dire infantile. Et il en fallait, de la juvénilité, pour ne pas se prendre au sérieux à ce point !

Maintenant, sérieusement… aujourd’hui, 60 ans après (merde !), la chose saute aux yeux de l’amateur d’Art, la promiscuité de ces images avec les productions artistiques du début et du cœur du XXe siècle.  Alors, Hara Kiri, une avant-garde (barrière) ?

Pour chaque idée, on ne saura peut-être jamais ce qui tenait de la culture ou de la réinvention, mais impossible, devant ces photographies du célèbre « Professeur Choron » se peinturlurant, par exemple, de ne pas penser au couple Larionov Gontcharova. Si l’origine sociale des acteurs de cette aventure ne désigne pas particulièrement l’héritage symbolique, il faut penser que Topor arrive rapidement dans l’équipe, fils d’un artiste polonais et beauzardeux lui-même, et donc au moins l’un des possibles liens directs avec la culture artistique du XXe siècle. L’esprit général « potache » quant à lui évoque évidement les incohérents, et l’ensemble traverse par les usages plastiques de la photographie et de la mise en scène nombres d’expériences des avant-gardes, de Dada aux surréalistes, de la performance au body art… Aujourd’hui, nous sommes dans les années 20 du XXIe siècle (re-merde), et toutes ces productions visuelles et tous ces gestes particuliers se fondent dans une même esthétique historiquement datée. Cela dit, si l’évidente ressemblance ne peut être une coïncidence (ceux-là, mêmes fils d’immigré italien, de gardes-barrières, de femme de ménage ou simplement de profs, étaient les enfants de leur siècle), il y a un monde, à tous les sens du terme, entre Hara Kiri et les avant-gardes. Ces avant-gardes là, panthéonisés par l’Histoire, peuvent être réduites aujourd’hui et pour la plupart à une simple stratégie d’accaparement aristocratique de l’art par des rentiers dilettantes qui haïssaient la carrière, le labeur et le métier (en particulier de la peinture, juste bon pour ceux qui étaient obligés de gagner de l’argent). À part le dadaïsme berlinois qui avait une conscience, le reste ne fut qu’éructation adolescente (Tzara),  crachat dans une soupe acquise de naissance (Picabia, Duchamp) et autre stratégie trollesque pour prendre la place des aînés encombrants (Breton, ces voleurs de Lettristes, etc.)… La bande d’Hara Kiri, elle, n’a pris ni le pouvoir culturel, ni le pouvoir politique. Elle n’en voulait pas. Cette bande là voulait juste sa liberté. Crime. Autre crime, si les avant-gardes ne s’adressent qu’à elles-mêmes et à quelques rares bourgeois ayant les moyens culturels, symboliques et financiers de recevoir l’onction (le porno de Man Ray et ses potes tiré à 215 exemplaires), Hara Kiri, lui, fonde un journal populaire, distribué dans la rue à l’homme de la rue, et ensuite en kiosque ! En kiosque ? Crime crime crime ! Il faut se souvenir aussi que l’une des dimensions des esthétiques avant-gardistes (expressionnisme, cubisme, rayonnisme en particulier) est une simple OPA bourgeoise sur des pans, anciens, exotiques ou contemporains, des imageries populaires. Alors, n’était-ce pas de bonne guerre (sic !) qu’un groupe majoritairement issu de milieux populaires fasse main basse sur ces libertés formelles à l’époque même qui va clore le cycle historique de ces avant-gardes ?

Eh oui, au feuilletage du livre, devant l’évident écho esthétique, « avant-garde » m’est venu à l’esprit. Et par un rapide tour sur le Web, j’ai découvert que ça commençait à se dire. Mais alors, s’il est temps d’intégrer ces hurluberlus-là à la farandole des autres (pour lesquels je garde tendresse, surtout ceux d’Europe centrale), il faudrait noter que cette étrange avant-garde-ci, elle, a réussi ce que les autres claironnaient, sans pourtant prendre le pouvoir et devenir donc ce qu’elle haïssait. En effet, la part politique et la part utopique des « Historiques » sont toujours restées à peu près lettre morte. Hors l’intégration à l’Histoire de l’art et de la littérature (une manière d’enterrement), elles ont TOUTES idéologiquement fait pschitt, aurait dit l’un de nos ubuesques. Pas Hara Kiri, qui, initiative populaire, a pris le chemin des gens et est rentré dans bien des familles sans distinction de classe. Le papier si beau à mes yeux de ce journal a d’abord choqué, fait rire, et a ensuite essuyé des culs du haut en bas de l’échelle sociale (et ça, ça ressemble déjà à la description d’une publicité Hara Kiri). L’utopie, chez nos grands historiques, n’était qu’une manière, une contenance et un outil. Tout ça s’est avéré, l’Histoire est cruelle, bien superficiel et rapidement assagi dès institutionnalisation. Alors que ce journal, contre les censures et les interdictions, pénétrait les foyers et les cerveaux, à la manière dont on dit parfois que le rédactionnel Playboy aura plus fait avancer les mentalités américaines que tous les militantismes (par le cheval de Troie de la playmate). « L’esprit de révolte bien au-delà de toute politique » (Aragon à propos des surréalistes, 1924), c’est eux qui le porteront vraiment pendant une quarantaine d’années et trouveront un très large écho populaire. Je l’ai vu, jusque dans les campagnes profondes. Et lorsque Golo m’en parle aujourd’hui, lui qui y passa dans les années 80 et même dut y remplacer parfois le photographe d’alors, c’est, contre tout ce qu’on entend (d’Hara Kiri et maintenant surtout de Charlie hebdo), pour m’assurer qu’ils n’avaient collectivement aucune orientation politique. La subversion pure.

Que rajouter pour l’instant ? Que je n’aime pas les « beaux livres », les gros livres d’Art luxueux, lourds, encombrants et qu’on n’ouvre plus jamais après s’être ruiné. Mais celui-ci c’est différent, que voulez-vous, c’est sentimental, celui-ci, je l’aime d’amour. 

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