Vite, rester vertical

Après le gros malaise au visionnage du dernier film de Justine Triet (pire encore que le précédent), je viens encore de voir un bon film d’Alain Guiraudie. Décidément, celui-là sort du lot, loin, très loin du reste et si drôle et singulier. Son étrange monde se déploie, fantasque, métaphorique, grotesque et perplexe, pourtant juste, simple et beau. Sa société érotisée des hommes fuyants se déplie de film en film, et dans ce dernier encore, qui se termine vertical parmi les loups.

Mauvais vent

Encore dans la fièvre, j’ai lu, par faiblesse peut-être, la moitié d’un roman de 1942 édité en NRF : « Le vent se lève », d’un écrivain confidentiel qui a grande vocation à le rester : Marius Grout. J’ai été surpris par la simplicité et l’ouverture d’une écriture qui ne manque pas de qualité, loin de là,  et même présente une certaine modernité formelle. Mais après cette première impression engageante, j’ai fini par interrompre ma lecture, n’en pouvant plus des bigoteries d’un de ces rats se tourmentant dans sa cage dont je parlais plus avant.

Soi-disant, notre homme (le romancier ou le personnage ? Il semble que ça se confonde ici), se coltine avec les ténèbres, « nos » ténèbres donc, et se frottent au mal ou je ne sais quoi. Que c’est drôle ! Si l’on met de côté la mysoginie crasse de l’auteur, si crasse qu’elle fait parti de ces choses qui rendent difficiles une lecture contemporaine : « les femmes sont ci, sont ça », et je ne sais quoi d’autre de l’ordre du délire d’un monde bien gendré qui n’a jamais eu lieu, il reste un pauvre type qui n’a d’autres problèmes en pleine occupation allemande, semble-t-il,  que de savoir s’il va coucher avec sa jeune élève ou pas. Ça, c’est de la bien bonnes ténèbres, ça ! Et si, au bout du compte, comme l’auteur, il ne s’écarterait pas de l’Église Catholique pour se donner à pire, ce pire qui évoque aujourd’hui essentiellement des boîtes de céréales pour le matin… Pouacre !

Comme quoi, on peut avoir un talent d’écriture et rien d’autre à étaler que quelques insanités.

Je n’ai plus tenu longtemps quand le texte sombre dans le comique involontaire.  Ceci démontrant la nature du problème : peut-on écrire quand on est d’une telle naïveté ? Je n’en suis pas sur…

Ce qui est sur, c’est qu’aucun écrivain ne peut survivre à ça :

« Je me suis décidé à acheter une pipe. […] On devrait se réunir entre hommes, de temps en temps, pour de longues pipes toutes silencieuses. Une sorte de culte. On m’a dit que les Quakers (est-ce bien ainsi qu’on doit l’écrire) aiment à s’assembler en silence, que c’est même là leur messe à eux ; mais que font-ils alors de leurs mains, et de leurs pensées vagabondes ? Un homme, s’il n’a pas son outil, doit avoir en main quelque chose : un livre de messe, ou un chapelet, ou un psautier. Ou bien une pipe. Alors, l’esprit peut dériver. »

Reboot

Oser la métaphore geek : la grippe, c’est une forme de reboot. Au milieu du délire de la fièvre, cette envie saugrenue de noter cette maladie commune comme « expérience sensorielle ». Sauf que quand on pourrait décrire, on n’en a pas la force, et quand on retrouve doucement la force, le souvenir s’édulcore déjà. Je me souviens juste que c’était intéressant. Que j’ai écrit des phrases, je crois, comme quand on pense tenir une idée dans la nuit ou l’alcool, ou les deux.

Mes lectures de malade ?

(Devrais pas me plaindre. Je commence une année sans excès de bouche, et même par un régime drastique. L’inconvénient : je vais avoir envie de faire la fête alors qu’ils sont tous sur les rotules.)

Donc, mes lectures de chevet…

Hésitation

Je tente ce matin, car la tête a de l’avance sur le corps. Mais à la première lettre, la tête dodeline comme savent le faire les hindous. Mais je doute que ça leur file la nausée.

Saleté de “grippe de Noël”.

Tentative foireuse. Retour au mode zombie.

Imitation

J’avais posé la question, plus loin dans ce blog : l’imitation de la beauté produit-elle de la beauté ? Je viens de lire deux livres de Tony Millionaire, encore un post-moderne assumé. Et cette impression d’encéphalogramme plat, et la chose qui me vient : l’imitation de la poésie produit-elle de la poésie ?

Je crois qu’il n’y a pas de règle, seulement des réussites ou des échecs. Impression d’échec chez Tony Millionaire. Son imitation de la poésie produit une bien plate imitation de la poésie.

L’élevage de poussière

Théorie esthétique d’Adorno est un grand texte. Je m’y plonge hasardeusement, et y trouve de la grandeur, oui, mais aussi malheureusement me heurte à sa dimension historique. C’est un moment daté de la perception idéologique de l’Art. Ce moment est passé. Et ne reviendra plus. D’où déjà l’odeur de suranné et un début de rigidité cadavérique qui va irrémédiablement nous rendre ça illisible (Décryptable, oui, mais plus véritablement lisible comme chose vivante).

En ces temps d’explosion démographique, d’atomisation des milieux (de quel réel devons nous parler ? De quelle réalité sociale, économique ?, de quel réseau ?), de mondalisation des esthétiques (j’ai encore feuilleté il y a quelques jours un collectif Taiwanais de jeunes auteurs parfaitement conformes à la scène mondialisée actuelle), nous en somme réduit à récupérer des bribes de théories et à les manipuler honteusement pour les actualiser de force, comme je le fais pour ma lecture de Baudrillard quand je fais mine d’y lire des oracles.

Mais oui, j’ai bien raison de dire et redire que les morts ne peuvent pas nous aider.

Ce qui se joue est inédit.

Nos stratégies fatales

Je vois passer une photographie d’une performance de très mauvais goût… Ce n’était pas une performance, mais le cadavre de l’ambassadeur russe en Turquie.

Il y a quelque chose de funeste qui flotte partout, sur la surface contaminée de cette planète, à l’altitude même de nos cerveaux.

Mes stratégies fatales

Encore un titre trompeur. Mais l’évocation d’un des meilleurs titres de tous les temps : « les stratégies fatales » (bien meilleur que cet horrible « À la recherche du temps perdu » qui sonne si vulgaire, si “roman pour mémère”), car je retourne à Baudrillard, depuis quelques jours, avec… avec un certain soulagement.

Je m’y demande si je n’y retrouve pas, dans ce vieux livre jauni, les racines de mon antipsychologisme et de cette allergie aux petites paranoïas inversées, si vicieuses, qui nous font prendre l’interne pour l’externe et réciproquement.

Matrice

Oui c’est vrai, les riches oisifs qui se morfondent sur cette planète de merde ont raison : on est coincé dans la matrice. Mais le secret, c’est que toute paranoïa est sans objet, car c’est nous qui la fabriquons, cette putain de prison symbolique !

Le système du poil dans la BD : un contre-exemple chez Fabrice Neaud

[ Attention : billet très légèrement narcissique ]

Dans la deuxième partie de son dernier article sur “La bande dessinée et la Tapisserie de Bayeux”, Patrick Peccatte note judicieusement que « Le système du poil de la bande dessinée est fondamentalement différentialiste, explicite et stable – c’est un dispositif graphique permettant d’identifier et distinguer les personnages, et pour cela il assure leur persistance visuelle au long de la narration. ».

Il rappelle que les dessinateurs de BD utilisent souvent la chevelure, entre autres, pour fixer une fois pour toutes le caractère d’un personnage…
Et en effet, comment nier que très souvent les cheveux ou la barbe font partie des moyens « faciles » qui permettent aux dessinateurs d’identifier un personnage ? Read More →

J’ai rêvé de la fin

Étrange. Je me souviens peu de mes rêves. Mais, peut-être conséquence de l’effondrement personnel de jeudi après midi, cette nuit était une fin : j’étais dans une ville comme la mienne ou comme Poitiers, en coteaux parallèles. Je suis sur un axe qui passe d’un coteau à l’autre, loin du centre-ville, et brusquement la ville disparaît dans un nuage blanc gris, les gens se mettent à crier et courir vers moi, me dépasser sans me voir et s’éloigner vainement. Je reste immobile à regarder ça, et c’est à peu près tout. Ensuite, le rêve se rétrécit à des enjeux personnels de plus en plus minables jusqu’à la frustration finale quand je n’arrive pas à écrire un SMS…

 

Le barbare post-moderne domine le monde

Le barbare post-moderne s’avère un fin stratège. Doucement, avec comme bras de levier la bassesse des élites locales, il est en train de faire basculer le monde sur son axe.

Les deux candidats à la domination du XXIe siècle sont en passe de gagner, avec deux stratégies différentes :

– La Chine en adoptant le système de l’ennemi et en envahissant le monde par les sous-sols du capitalisme (comme Taschen l’a fait il y a 30 ans pour les livres d’Art), s’infiltrant partout, dans chaque petite ville des anciens maîtres, par le moindre pas de porte désaffecté. Qui aurait dit il y a 30 ans que la Chine Communiste deviendrait le plus agressif des capitalistes ? Et la voilà, partant du pire du plus bas pour grimper doucement en gamme (comme Taschen encore), surveillant tranquillement la chute annoncée du Coréen Samsung…

– L’autre, la Russie qui s’est toujours vécue comme le barbare aux portes de l’occident, utilise le fric des pires trafics pour acheter les « candidats » de l’ancien dominant. Elle transforme le monde en ridicule mafia d’abrutis, et le président US nouveau, comme le seigneur local turc et comme tous les candidats français à la présidence prochaine, viendront bientôt s’agenouiller sur la peau encore sanglante d’une bête “en voie de disparition » pour payer leur dette et embrasser sa monstrueuse bague kitch…

Tiens, pas d’augure, c’est le présent de ce monde. Vous avez aimé games of thrones ? Vous êtes dedans.

(Pour résumer, les deux dominations du monde qui vient, par l’économique pour la Chine, par le politique pour la Russie : Le banquier et le monarque.)

Hier demain

Hier était une fin du monde. Est-ce l’âge qui fait qu’au lieu de sombrer, je me relance vers autre chose où la même chose renouvelée ? Je ne sais pas. Je sens que je pourrais me laisser aller au désespoir, mais bah, plutôt foncer et construire (re-construire) avec entêtement et acharnement. Que pouvons-nous faire d’autre contre l’érosion de tout ?

plumeau

Donc, il y eu bien une très longue ère où la poule géante dominait le monde…

Pas de quoi être fier de notre éphémère domination. Des poules géantes ont tenu 165 millions d’années…

ne pas parler d’hier

Effondrement.

Combien de fois devrais-je me relever ?

Cet îlot de légèreté, utopie qui n’advient que clandestin, qu’on ne perçoit que passé.

Et ces jours noirs (instants noirs, de la chose qui t’échappe et se brise, effaçant des années de travail).

Inattendu. La perte, l’humiliation d’avoir cru pouvoir retenir le sable entre ses doigts.

Le sourire, au dessus de l’acide en éruption.

Remise à plat (était-ce plat ?), remise en question (y avait-il une question ?)

Non, repartir à rien, avant le premier pas maladroit. Encore.

Le pince-oreille d’Adorno

Hier, j’emprunte « Théorie esthétique » d’Adorno à la médiathèque… En rentrant, je le pose sur l’accoudoir très plat et large du canapé gris. Ce matin, j’attrape machinalement le livre, l’entrouvre et le lâche en poussant un cri. Juste entre la couverture et la première feuille de ce gros livre blanc, il y a une bête noire bien vivante. Le réflexe instinctif passé, je reprends le livre et découvre un solide et vigoureux pince-oreille. Je m’approche de la fenêtre et le pince-oreille est évacué. Qu’il vive sa vie ailleurs !

Dans ce rêve

J’étais dans la maison familiale. Deux scènes se succèdent, comme la répétition d’une seule : mon père entre, il est dans la force de l’âge et porte un pull à grosse maille beige avec le col un peu haut. Je ne sais pas s’il a eu ce genre de pull. Mais il est ainsi, respirant de santé, bien coiffé… et donc ne ressemblant pas à un vieux chien abandonné, ce qui aurait été plus réaliste… Il entre donc, dans… la cuisine ou le salon, et ma mère et autres figurants indistincts demandent d’où il vient. On comprend qu’il revient d’une balade dans un endroit étrange qu’il affectionne… Je ne crois pas non plus qu’il faisait ce genre de chose.

Et la scène se déroule deux fois, et à la deuxième, le voile se déchire, et je prends conscience de l’anomalie : il ne devrait pas être là. Alors, il disparaît, et je tente de me tourner vers ma mère, pour l’interpeller, affolé, mais elle semble très jeune et insouciante, alors je hurle que je ne vais pas bien, que j’ai des hallucinations, que je vois mon père alors qu’il est mort, et je m’écroule au sol… et je me réveille, avec, une seconde, une immense fatigue et l’envie de le rejoindre.

Première pensée : ce n’est pas terminé, malgré les moments de distraction, le travail mental, étrange tâche de fond, continue, doucement, doucement.

Tulipe en papier

Voilà, je n’ai pas besoin d’écrire d’article détaillé sur la sortie très attendue de Tulipe de Sophie Guerrive ! Ce livre dont j’évoquais la publication lointaine ici est enfin  ! Il existe, tangible et feuilletable et il ne vous reste plus qu’à l’acheter. Et ça valait le temps d’attendre,  car c’est un livre juste parfait. Puisque les grands journaux culturels l’ont remarqué et relativement bien compris, il n’a pas besoin de mon blog confidentiel pour se faire connaître. Mais bon, vous pourriez quand même passer à côté, alors que, voyez-vous, si le XVIIIe siècle a eu Candide, nous, au XXIe, on a Tulipe :

http://www.editions2024.com/tulipe/

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La réalité

La réalité, c’était le crâne de mon père, froid et dur comme le marbre.

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Je n’aime pas quand il fait nuit même en plein jour.

Plus exact : cette impression que le jour peine à se lever, laborieux, qu’il n’y arrivera pas, qu’il va retourner à la nuit sans s’ouvrir.

Qu’on devra attendre un autre jour pour voir le jour.