Hier aujourd’hui

Hier, claire conscience que les jours précédents avaient été comme ouatés, comme anesthésiés moralement quand m’est tombé derrière la nuque, en masse d’acier, ce soudain accès de mélancolie.

Et ensuite une fatigue tout aussi brutale, profonde, qui m’a fait fuir la petite fête, vite, sans même sortir le reflex.

Et le matin suivant, ce matin, après une nuit très longue, l’envie de nettoyer la table d’un revers de main, d’en dégager la surface, et d’y construire une chose, unique, simple et neuve, à partir de rien.

Portrait : Régis Feugère

Je suis passé voir Régis Feugère dans son “magasin de papiers“. Je voulais réaliser un portrait, spécifique, sachant d’avance que “ça n’arriverait pas”. Comme d’habitude, je me suis laissé aller à la situation.

Régis m’a offert un café, et j’ai eu tout le loisir d’observer la très longue performance d’un étrange client excentrique, anglais peut-être, se présentant comme “écrivain”, ou “scénariste”, accompagné d’un adorable Herdal à trois pattes.

Peu importe, je suis revenu avec un portrait présentable, et rien n’est plus ennuyeux que de réaliser ses projets…

maman agonisait lentement

J’ai différé jusqu’à cet âge, d’un début de vieillesse, pour lire Claude Simon. Je dois avouer que je goûte chaque phrase comme une douceur de fin de repas. Et ceci, malgré l’insanité sociale… Il faut bien s’y faire, si on veut lire.

Pourtant, je finis par voir le système de l’écriture, son esthétique, et à en être agacé parfois.

Mais c’est beau, oui, et ça roule sans heurt, plus chaud qu’en général chez ces nouveaux qui n’ont plus rien de nouveau.

Je voulais juste retrouver quelque chose qui peut se lire à haute voix.

Et même si parfois on n’a plus aucune idée de comment commençait l’interminable phrase qui se termine par

« puis s’éloignaient peu à peu avant de mourir entre les pins, les poussiéreux buissons de lauriers et les massifs bordés d’iris dans le jardin où couchée comme une sorte d’épouvantail sur cette liseuse recouverte de cretonne à fleurs, que selon les heures on déplaçait sur le gravier en suivant la marche des ombres, maman agonisait lentement.  »

Requiem Pour Le Temps Present

Cette musique… je ne peux pas dire que j’ai de grandes relations avec la musique en général, mais celle-ci me provoque un mélange inextricable de réminiscences, autour de mon enfance, de sons, d’images, d’ambiances et de fictions…

Le coup de l’élastique

Tiens, à propos de Sophie Guerrive, elle me raconte qu’hier, sur le tournage d’un petit reportage d’Arte, le réalisateur lui a demandé de faire « la même chose avec l’élastique, comme sur la photo ». Cette photo :

http://littleasia169.tumblr.com/post/123033536790/sophie-guerrive-photographie-alain-françois

 

Et toujours à propos, j’ai donné aujourd’hui à l’usage commun cet autre portrait de Sophie pour Wikimédia :

Sophie Guerrive en résidence à la Cité Internationale de la bande dessinée et de l'image

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“Batailles”, toute l’Histoire selon Sophie Guerrive

Le nouveau livre de Sophie Guerrive est un leporello : une unique longue bande pliée en accordéon de manière à pouvoir la feuilleter par double page, ou la déplier (mais il faut avoir un peu de place), présentant un unique dessin de 6 mètres de long racontant l’histoire des hommes, de leur conception par des extraterrestres (comme chacun sait, et surtout les amateurs de nanars US) à leur disparition catastrophique (prévu exactement pour très bientôt).

Si ce long dessin est édité aujourd’hui en leporello par les éditions ION, c’est à l’origine un volumen, que Sophie Guerrive a dessiné directement sur le rouleau de papier, selon le principe narratif linéaire de la tapisserie de Bayeux, et pas du tout en pseudo-rotulus comme cet escroc de Kerouac…

En fouillant, j’ai retrouvé dans mon album tumblr trois photos du rouleau originel en chantier, l’une du 30 juin 2014, et les deux autres du 6 janvier 2015. Ceci marquant autant l’importance du temps de réalisation que la difficulté à éditer un tel objet aujourd’hui.

Même si Sophie Guerrive a sorti plusieurs livres entre temps, dont le “Capitaine Mulet” dans lequel on retrouve cette même propension au pastiche d’un esprit médiévale, ce dessin a nécessité, pour le moins, un certain entêtement maniaque…

Les bouts du rouleau en chantier, où l’on distingue les annotations sur la période des combattants (octobre 2015) :

 

Le rouleau sur le sol de la Maison des auteurs, Angoulême

C’est donc un seul et unique dessin narratif, qui va d’un étrange début de l’humanité à sa fin en ultime échappée, par accumulation de petites scènes violentes qui se regardent et se lisent de gauche à droite, évoquant des souvenirs mythifiés de notre chaotique histoire réelle, mélange de mythes anciens (Prométhé) et contemporains (les extraterrestres démiurges), remplies de détails cocasses, humoristiques et grotesques. Il y a d’ailleurs paradoxalement quelque chose de vivant et joyeux dans cette longue théorie de massacres et catastrophes.

Procédé emprunté aux primitifs et à l’Art de la fresque, la continuité du dessin est assurée par une unité de lieu en arrière-plan, quelle que soit la disparité temporelle ou géographique des scènes. Malgré sa grande fantaisie, l’ensemble dessine un autoportrait tragi-comique de notre espèce malheureusement plutôt réaliste.

Le leporello sur le site de l’éditeur : http://ionedition.net/livres/batailles/

Quelques aperçus :

En attendant

Quoi ?

Je ne sais pas, mais j’ai repris mes lectures du petit déjeuner. Certains écoutent la radio. Je ne sais pas faire ça. Et je lis “Le Tramway”, de Claude Simon, avec un certain… soulagement.

Je sens bien comme je n’ose avouer, par sympathie pour l’écrivain, comme j’ai été contrit par ma lecture des trois Vernon. Comment j’avais besoin de retrouver une écriture qui investit quelque chose dans l’écriture, et pas dans ce que ça raconte. Car je m’en fous, de ce que ça raconte ! T’imagines un amateur de peinture qui te dit « moi, ce que j’aime, c’est les Arlequins, en peinture ! » (Mais pas plus “les madones”, “les bords de mer”, les…). Non, le sujet, on s’en fout, évidement, ce qui compte, c’est le traitement. Le sujet, quel qu’il soit, est porté par le traitement. Ou pas…

Et pour me laver de l’inconstance et des catastrophiques effondrements de l’écriture de Despentes, j’ai ressenti le besoin de me plonger dans un bain d’une autre envergure.

J’ai trouvé une écriture-chant, enfin.

Alien : Les images sont innocentes

J’ai vu Alien, l’original, alors que je venais d’avoir 14 ans. Une époque où le pire film d’horreur était en plastique, ou grouillant ridicule dans une eau saumâtre. J’avais l’âge légal pour rentrer dans la salle depuis quelques jours. Le choc. Je suis resté accroché à mon siège, et ensuite, pendant des jours, j’ai rêvé que j’évacuais l’Alien dans l’espace…

C’était un conte horrifique parfait, simple, ne dépassant pas son ambition, formellement inédit.

Ensuite, ça a tourné au n’importe quoi, à la prolifération, au film de militaire…

Les deux derniers, “Prometheus” & “Alien: Covenant”, sont impressionnants à la fois visuellement, puisqu’aujourd’hui on peut représenter et mettre en scène à peu près n’importe quoi, et à la fois par le niveau de débilité du scénario. Oui, j’ai pensé ça, en les revisionnant, parce que je me disais que, peut-être, j’étais passé à côté. Non, je ne suis passé à côté de rien. Tout est idiot, des comportements incohérents, des psychologies de bazar, des combinaisons de l’espace non ignifugées, des scientifiques nuls, des explorateurs incompétents, des colons débiles, des extraterrestres cons et moches…

Ne parlons même pas du ressassement de film en film des mêmes scènes clefs, à l’envi, jusqu’à la corde, jusqu’à annihilation totale et définitive de toute possibilité de suspens…

À force de n’importe quoi, l’évidence s’insinue, comme un parasite de l’espace dans une combinaison pas franchement étanche : les gens qui ont fait ça sont idiots.

[Je crois que la (l’une des) très très mauvaise idée, c’était de faire de l’Alien une arme de destruction massive : pourquoi une race plus avancée scientifiquement que nous aurait besoin d’un tel machin incontrôlable, malgré tout maladroit et artisanal, pour dératiser une planète ?]

Les photos de Paul #2 : une romance

L’été dernier, j’ai consulté et scannérisé les archives photographiques que mon grand-père paternel à la suite de la mort consécutive de quelques membres de ma microscopique famille. Ce grand-père fut toute sa vie un photographe amateur parmi tant d’autres. J’ai entrepris d’écrire de petits articles sur ce fond de photographie familiale. Le premier post sur le sujet :

Les photos de Paul #1 : une passion familiale

La romance

 

Le contexte : Ma grand-mère habite en Moselle, une petite ville qui enjambe la frontière entre la France et l’Allemagne. En 1937, naît le projet de déplacer les populations d’une « zone rouge » en cas de conflit avec l’Allemagne. À partir du  2 septembre 1939, 374 000 alsaciens et mosellans ont dû quitter leur maison en emportant chacun 30 kg de bagages et 4 jours de vivres.

La famille de ma grand-mère est placée dans un train (historiquement, ça commence le 24 août 1939) en direction du sud-ouest de la France. La mythologie familiale raconte que mon arrière-grand-père en a marre avant la destination finale et ils s’arrêtent dans le nord de la Charente. Ils sont placés dans un logement dans un village aussi petit, austère que misérable. Ma grand-mère, adolescente, rencontre un garçon de ferme, un orphelin placé là par une institution religieuse qui s’est enrôlé dans l’armée avant même la guerre, pour s’enfuir. Ce garçon de ferme a de son enfance une passion pour la photographie et la lecture

Après la signature de l’armistice, en juin 1940, les Allemands exigent le retour des évacués. Le 19 septembre 1940, la famille de ma grand-mère repart vers la Moselle. Entre temps, de permission en démobilisation, une idylle s’est nouée.

Entre la fille déplacée :

Et le garçon des champs enrôlé :

La veille du départ, le père de ma grand-mère offre une photo de sa fille à mon grand-père, ce qui montre que ce dernier a été rapidement « adopté » par cette famille exilée. C’est une photo qui date de quelques années, déjà, une photo de studio, largement retouchée, peau lissée, contour et yeux redessinés, selon l’usage du moment.

 

Entre août 1939 et septembre 1940, une guerre mondiale, et une simple histoire d’amour, dans un village perdu…

 

La petite famille frontalière, qui n’a jamais su si elle était française ou allemande, repart en Moselle le 19 septembre 1940. Ils seront restés quelques mois dans le nord de la Charente, juste le temps de nouer des liens indéfectibles. Et ma grand-mère ne supportera pas longtemps d’être séparée de son fiancé. Elle a raconté une seule fois, 3 ou 4 ans avant sa mort :

« Mon père était très moderne. Il nous laissait “fréquenter” (elle et sa soeur), et quand j’ai voulu repartir, il a accepté que je traverse la France toute seule… je suis parti en train, avec une petite valise. Mais à un moment, un groupe de soldats allemand est monté dans le train. J’étais assise en face d’un vieux soldat allemand. Il a vu la patrouille, et m’a dit “n’ai pas peur. Je vais leur dire que la valise est à moi, sinon, ils vont te la voler”. Et c’est ce qu’il a fait. Et j’ai gardé ma valise, sinon, c’est vrai, ils volaient tout ! »

Le selfie raté

Pour moi, la surprise est double : découvrir une véritable histoire d’amour et en trouver autant de traces dans les photographies, au point, aujourd’hui, de pouvoir reconstituer sa chronologie.

L’histoire que racontait la famille était celle-ci : mes grands-parents paternels se sont rencontrés pendant la guerre, et ma grand-mère avait eu le choix entre partir vers le front comme infirmière ou se marier avec un militaire, mon grand-père… Une histoire peu romantique, mais assez romanesque.

Version peut-être corroborée par ces photos, sans que je puisse les insérer avec certitude dans la chronologie :

Mais des autographes manuscrits bienvenus, sur quelques photographies, racontent une tout autre histoire, bien moins pragmatique que le récit familial :

Alors que la France est occupée, tout va très vite. Il n’y aura pas de mariage en blanc. On s’habille avec ce qu’on a, et on se réunit avec ceux qui restent. Alors que la rencontre est documentée de manière très romantique, il n’y a pas de photographie de mariage identifiable.

J’aborderais la guerre de Paul dans un autre chapitre. C’est le temps des tickets de rationnement. Lorsque j’étais enfant, ma grand-mère était encore remontée contre le trafic des autorités, autour de ces tickets, dont les plus démunis se faisaient largement spolier.

 Mon père naît le 29 juin 1942, il a donc été conçu en octobre 1941.

Ensuite, la suite (le couillon au chapeau, c’est mon père) :

 

 

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Oublier d’écrire

Ce que ça veut dire.

S’en souvenir en lisant Archipel et Nord de Claude Simon. Parce que je repousse depuis des années la lecture des Géorgiques : “pas le temps”.

Devoir accepter cette frustration, à la lecture des trois Vernon Subutex de Despentes. Cette cruelle absence. Ce malaise devant quelque chose comme une naïveté coupable. Et cette absence. Cette écriture sans quelque chose.

La semaine dernière

Je me dressais en équilibre sur les pédales pour saisir les branches les plus basses des mûriers platane alignés sur la piste cyclable de la plage pour manger quelques-uns des fruits les plus noirs.

Urgence urbaine

On construit des lieux pour accueillir la détresse qui ressemblent à l’antichambre de l’enfer… Comme ça, les soignants y souffrent comme les blessés, dans une belle communion d’âme.

Devant moi

Devant moi, à trois mètres, un ouvrier démonte l’échafaudage, libre, sans protection, habillé de vêtement de travail en lambeaux, littéralement en lambeau : des filaments de textiles hirsutes pendent des poches retournées, comme le dernier des clochards. Il se penche vers moi, sans me regarder, pendant dans le vide, pour désolidariser l’échafaudage du mur. Ensuite, il teste l’équilibre de l’ensemble, qui brangeole dangereusement, et son collègue, en contrebas, fait une moue dubitative. Je me demande s’ils vont laisser la tige filetée dans le mur, maintenant qu’elle est difficilement accessible. Mais je ne pense qu’à une chose : je ne veux pas qu’il tombe sous mes yeux. Déjà, l’un de ses collègues, tout à l’heure, démontant un pan lourd de l’échafaudage, se l’est fait tombé dessus par maladresse et a été sauvé par les murets. Ils sont maladroits, nonchalants, et comme à l’abandon. Pourtant, le travail avance, même si l’évacuation d’un des leurs par les pompiers, il y a quelque temps, ne semble pas leur avoir servi de leçon.

 

Un très beau livre (sur “En Corée” de Yoon-Sun Park)

J’avais déjà parlé sur ce blog de En Corée de Yoon-Sun Park. Je ne vais donc pas reparler du contenu de cette réédition-compilation que les éditions Misma viennent de sortir. Au-delà du fait que c’est une excellente décision d’éditeur, que ce « contenu » de trois livres autoédités va être ainsi mieux distribué et simplement plus visible, je dois avouer que c’est aussi une très bonne surprise ! Pour une fois, l’écrin est à la mesure de l’œuvre.

Je pense que l’éditeur a voulu évoquer l’excellence de l’édition japonaise, qui sait faire de très beaux livres. En gros, une évocation “asiatique” assez large, inspirée peut-être des éditions françaises des livres de “Ma vie manga » d’Osamu Tezuka chez Kana (qui avait édité aussi « Dans le studio Ghibli » de Toshio Suzuki dans un esprit similaire). Ce serait donc du japonisme, pour l’inspiration, même si l’autrice est coréenne. Mais je ne connais pas assez les différences entre éditions japonaises, coréennes ou chinoises… le livre de Yoon-Sun édité par Misma est à mon goût beaucoup plus beau que ces mignons petits livres de chez Kana. Il est plus sérieux, un poil plus austère et son cartonnage sera moins cassant.

L’impression est tout aussi impeccable que la reluire, avec au centre, la réédition du supplément « encore en Corée » sur fond gris. Les livres de bande dessinée sont en général si laids (bon, surtout en franco-belge, où il y de quoi se crever les yeux) que ce très très beau livre dénote.

Un objet qu’on a autant envie de tenir en main que de ranger en bonne place dans sa bibliothèque. La classe !

Mon article sur l’édition antérieure :

En Coree en France de Yoon-Sun Park

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Côte ouest (de la France), vélo, smartphone & réminiscences

De temps en temps, par souci de légèreté, j’utilise encore le smartphone comme appareil photo. Pour faire des photographies « volées », sans s’arrêter de rouler à vélo par exemple, le smartphone est idéal. J’ai appris à anticiper, à le tenir [presque toujours] droit, et à déclencher d’un frôlement de doigt ou grâce au bouton sur le côté.

Même s’il y a maintenant une saleté dans son optique gadget qui produit une petite tâche sombre, son usage me permet de jouer avec les filtres et avec les réminiscences qu’ils provoquent. Comme, par exemple, évoquer cette petite photographie de ma grand-mère (à gauche) pendant une promenade à vélo prise par mon grand-père paternel à l’époque de leur rencontre. Je construis ainsi un étrange pont temporel entre deux époques lointaines, entre persistance des formes, pratique de la photo souvenir/romantisme intact de la promenade à vélo, et gouffres générationnel et technologique…

Avec un filtre numérique noir et blanc crachouilleux (modifié et amélioré selon mon goût : un peu plus dur que les photos de mon grand-père)), imitant les aléas techniques du matériel bas de gamme des années 40 et des tirages papier minuscules, je ramène un petit reportage troublant d’une promenade sur une piste cyclable parfaitement contemporaine glissant au bord de l’océan Atlantique (environs de La Rochelle).

Petit surplus de trouble temporel parfaitement inattendu :  la découverte au bord de la piste d’une collection de jolies petites villas modernistes toutes neuves jouant leurs propres jeux de réminiscences, entre les années 20 de Mallet-Stevens, le modernisme californien, où même la parodie de « Mon oncle » de Jacques Tati…

Calligraphique, chorégraphique, ésotérique Rojer Féghali

Une nouvelle série de portraits photographiques de Rojer Féghali, jeune artiste Libanais, peintre, collagiste et graveur, qui aime tout mélanger et est toujours prêt pour la fête !

Cigish se cache

C’est une bonne surprise. Quelqu’un m’avait dit que c’était bien, quelqu’un m’avait dit que ça ne l’était pas. La balle au centre. Par contre, clairement, la couverture, qui m’évoquait des publications marginales du temps de mon adolescence, des choses que je n’aimais pas à l’époque, m’a légèrement refroidi. Allez, tu as écouté Florence Dupré La Tour, pendant la journée d’étude des petits masters, et tu avais été agréablement surpris, et comme d’habitude, inconscient, tu avais promis de lire ses livres. Alors ? Alors, va maintenant !

Et donc, j’ai lu «Cigish: Le Maître du Je», qui traîne chez les étudiants en Art, ici. Et j’ai été pris par le récit, instantanément, et je le répéterais, c’est à peu près tout ce que je demande maintenant. Oui, j’ai été pris.

Dans la première partie du livre, j’ai retrouvé ce que j’avais entendu en écoutant Florence Dupré La Tour, à quel point, malgré des origines sociales absolument opposées, nous avions des souvenirs communs d’une éducation catholique particulièrement folklorique. Elle m’a fait me souvenir de ces brainstormings entre enfants, pour se répartir les péchés imaginaires à dire pendant la confession. Comme les enfants veulent toujours « bien répondre », nous nous répartissions les péchés, comme on se répartit des rôles, pensant qu’il ne serait pas crédible d’avoir les mêmes à confesser. C’était, déjà, l’expérimentation de la manière perverse dont une question fabrique une réponse. Elle m’a fait me souvenir aussi comment, pendant la communion, j’avais regardé les grosses mains trop blanches de l’évêque, ces grosses mains couvertes de taches de vieillesse, molle de n’avoir jamais rien fait et si ostensiblement affectueuses avec les enfants alignés… et ses vêtements idiots, ses simagrées ridicules et si peu spirituelles, et comment ce jour-là j’étais sorti définitivement de la religion de mes parents. Non d’ailleurs à cause d’un comportement explicitement déviant, que devant l’arbitraire et le ridicule total, définitif, du cérémonial. j’avais eu honte, de moi, des autres, de tous, d’eux. J’en garde encore ce sentiment, qu’il y a dans ces rituels et ces croyances une indignité dont aucune conscience réellement mature ne se relève.

Et ensuite, le livre change. Évidemment, sa nature de compilation/anthologie d’un blog le rend un peu hétérogène, et explique peut-être l’évolution finale, mais de la première à la dernière page, le livre reste porté par sa qualité principale : Florence Dupré La Tour sait mener un récit, n’importe quel récit, n’importe quel discours, et t’emporter avec elle. Et j’ai rapidement commencé à ricaner, tout seul, comme un con, à en devenir agaçant pour mon environnement, et ça aussi, c’est très bon signe.

Après l’introduction très égotique, on rentre dans un récit à clef, qui joue avec le réel, qui se replie sur lui-même, qui s’emmêle, qui s’amuse du performatif des blogs dû à l’immédiateté de la réception, et qui joue en ça avec les codes des jeux de rôle, une culture que je n’ai pas croisée, ou si peu… Cette qualité-là, source d’humour, m’intéresse moins structurellement, sinon qu’elle m’évoque les « petits problèmes » que j’ai eus comme blogueur quotidien en 2006 et 2007, et surtout les très gros problèmes de Fabrice Neaud avec son Journal, ou ceux de Christine Angot pour la littérature… Il faudrait y revenir.

Mais peu importe ! La seule chose qui compte c’est que je me suis marré et qu’il y a des choses épatantes dans ce livre. Et surtout que s’y dévoilent une intelligence brillante, une générosité, une propension au don de soi, tordue et perverse à souhait, en accord parfait avec la perversion de cette éducation qu’on appelle si improprement « bonne ».

Bibliographie de Florence Dupré La Tour

(Il y aurait beaucoup à dire sur ce livre, entre la religion, les jeux de rôle, les troubles de l’identité, l’autofiction, la gémellité, mais comme le livre date de 2015, je suis sûr que tout ça a déjà été abordé ailleurs).

Zygoptère

Hier après-midi, j’écris ici, et je suis alerté par un bruit derrière le rideau, à 10 cm de mon épaule droite… Je m’écarte, pensant à une guêpe prisonnière entre le textile et la fenêtre. Mais le bruit ne correspond pas. Je n’entends plus rien, et pense même avoir rêvé, quand ça reprend kzzzzzzz, kzzzzzzz, kzzzzzz, petit bruit sec, net, pas un vrombissement. Petit rituel, du soulèvement du rideau, délicatement, ne sachant ce qu’on va découvrir…

Une Demoiselle se cogne la tête au double vitrage, têtue.

Perdue un peu loin du fleuve. Évacuée, libérée.

Tulipe 2 teaser

Sophie Guerrive habite maintenant loin de chez moi, quelque part au bout de la diagonale du pays. Pourtant, hier, elle m’a envoyé le projet de tome 2 de Tulipe, pour me demander ce que j’en pensais.

Le tome 1, de Tulipe, est sorti aux éditions 2024 : http://www.editions2024.com/tulipe/

Elle doit avoir, comme beaucoup, sa liste de bêtatesteur. Elle a pourtant une confiance relative dans l’objectivité de ma lecture. Et je n’ai pas du tout envie de l’être, objectif, et parfaitement envie de m’abandonner à ma subjectivité, comme tout lecteur ! C’est même la seule chose qui compte, maintenant pour moi : je prends du plaisir, ou pas.

Avant ? Avant, des critères autres devaient compter, peut-être, des critères de mode, des critères sociaux, des critères intellos, des critères à la con. On est lecteur, on a du plaisir, ou pas.

Alors ? Alors, ne comptez pas sur moi pour vous montrer quoi que ce soit.

Alors ? Alors… C’est épatant, je reviens sur mon sentiment, comme je fais toujours, pour tenter d’exprimer. Mais la chose qui m’est venue, c’est hooooooooooooo !

Pas particulièrement explicite, ou trop, et champ sémantique bien large, bien flou, mais oui.

L’épatant, c’est que j’avais déjà lu les planches, dans leur pré-publication sur les réseaux. Mais là, leur compilation fabrique déjà un feuilletage, et le sens change, et en particulier, le rythme. Et un sens nouveau est créé par ce rythme, par la scansion, et les merveilleux coups de merveilleux des merveilleuses grandes planches…

Le tumblr de Tulipe : http://tulipecomix.tumblr.com

Je m’arrête un moment, et me traverse la tête, comment c’est si étrange, que sans bouger, juste là, dans mon quartier, j’ai rencontré des gens aussi incroyables. Des gens capables autant de beauté que d’esprit.

Ils partent, oui, mais déjà, juste les croiser… C’est si étrange !

Rerefoule

Cette impression, en ce moment, de retour du refoulé. Ou de rattrapage…

Bon, en attendant, c’est franchement n’importe quoi ce blog ! ça parle de quoi en fait ?

Sédentaire

Je trouve une date, pour les premiers villages sédentaires : -5300. Ce qui nous donnerait 7000 ans de sédentarisation. On en revient environ au 5000 ans d’Histoire… Que dalle…

Une espèce qui aurait eu 300 000 ans de stabilité génétique relative, et les 5000 dernières années comme une forme d’accélération vers le néant. Donc, pendant 295 000 ans…

295 000 ans !

Pendant 295 000 ans, on s’est tenu peinard, à se balader, espèce maline et culturelle, mais sans histoire, sinon les saletés de querelles d’amour, de guéguerres de clan, les fratricides et les prédateurs… et brusquement… PAF ! Accélération !

Et ceci, sans changement génétique. Donc… Quoi ? Qu’est-ce qui s’est produit ? Et comment peut-on estimer la race humaine selon cette portion minuscule et dernière de temps plutôt que sur l’immense océan d’avant ? En quoi serions-nous plus le conquérant des étoiles que les chasseurs cueilleurs sans emmerde d’avant ?

Et qu’est-ce qui a bien pu se produire pour qu’on change autant et si vite ?

Si c’était « dans notre nature » d’être ce que nous sommes aujourd’hui, pourquoi ce n’est pas arrivé avant ? Car si c’est dans notre nature d’être « ça », c’est-à-dire si l’hominisation c’est ce que nous sommes aujourd’hui, que ce serait “inscrit dans le patrimoine génétique”, ce qui qualifie notre espèce, ça aura dû arriver dès le premier homme « tel que nous », c’est-à-dire il y a 300 000 ans…

Notre histoire n’est pas claire…

Pas plus que la vision que nous avons de nous-mêmes…

Un homme moderne

L’homme moderne aurait au moins 300 000 ans. Qui se rend compte de ce que ça veut dire ?

Je disais, pendant un repas sur une petite place, charmante, qu’il n’y avait jamais eu d’homme non culturel, et que toutes les visions style “guerre du feu” étaient fausses; ridicules, et même dangereuses.

Est-ce que quelqu’un se rend compte de ce que ça veut dire, 300 000 ans de générations d’hommes dont on ne sait rien, et surtout, comment ça rend fragile et étrange l’incroyable accélération historique de la fin… De notre fin, de la sédentarisation catastrophique à l’Histoire des territoires, et donc des guerres, jusqu’à notre dislocation inévitable…