Calligraphique, chorégraphique, ésotérique Rojer Féghali

Une nouvelle série de portraits photographiques de Rojer Féghali, jeune artiste Libanais, peintre, collagiste et graveur, qui aime tout mélanger et toujours prêt pour la fête !

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Son blog :

http://rojerfeghali.blogspot.fr

 

Les archives des apparitions précédentes de Rojer Féghali sur mes photos :

http://romanticiphone.tumblr.com/tagged/Rojer-Féghali

http://littleasia169.tumblr.com/tagged/Rojer-Féghali

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Cigish se cache

C’est une bonne surprise. Quelqu’un m’avait dit que c’était bien, quelqu’un m’avait dit que ça ne l’était pas. La balle au centre. Par contre, clairement, la couverture, qui m’évoquait des publications marginales du temps de mon adolescence, des choses que je n’aimais pas à l’époque, m’a légèrement refroidi. Allez, tu as écouté Florence Dupré La Tour, pendant la journée d’étude des petits masters, et tu avais été agréablement surpris, et comme d’habitude, inconscient, tu avais promis de lire ses livres. Alors ? Alors, va maintenant !

Et donc, j’ai lu «Cigish: Le Maître du Je», qui traîne chez les étudiants en Art, ici. Et j’ai été pris par le récit, instantanément, et je le répéterais, c’est à peu près tout ce que je demande maintenant. Oui, j’ai été pris.

Dans la première partie du livre, j’ai retrouvé ce que j’avais entendu en écoutant Florence Dupré La Tour, à quel point, malgré des origines sociales absolument opposées, nous avions des souvenirs communs d’une éducation catholique particulièrement folklorique. Elle m’a fait me souvenir de ces brainstormings entre enfants, pour se répartir les péchés imaginaires à dire pendant la confession. Comme les enfants veulent toujours « bien répondre », nous nous répartissions les péchés, comme on se répartit des rôles, pensant qu’il ne serait pas crédible d’avoir les mêmes à confesser. C’était, déjà, l’expérimentation de la manière perverse dont une question fabrique une réponse. Elle m’a fait me souvenir aussi comment, pendant la communion, j’avais regardé les grosses mains trop blanches de l’évêque, ces grosses mains couvertes de taches de vieillesse, molle de n’avoir jamais rien fait et si ostensiblement affectueuses avec les enfants alignés… et ses vêtements idiots, ses simagrées ridicules et si peu spirituelles, et comment ce jour-là j’étais sorti définitivement de la religion de mes parents. Non d’ailleurs à cause d’un comportement explicitement déviant, que devant l’arbitraire et le ridicule total, définitif, du cérémonial. j’avais eu honte, de moi, des autres, de tous, d’eux. J’en garde encore ce sentiment, qu’il y a dans ces rituels et ces croyances une indignité dont aucune conscience réellement mature ne se relève.

Et ensuite, le livre change. Évidemment, sa nature de compilation/anthologie d’un blog le rend un peu hétérogène, et explique peut-être l’évolution finale, mais de la première à la dernière page, le livre reste porté par sa qualité principale : Florence Dupré La Tour sait mener un récit, n’importe quel récit, n’importe quel discours, et t’emporter avec elle. Et j’ai rapidement commencé à ricaner, tout seul, comme un con, à en devenir agaçant pour mon environnement, et ça aussi, c’est très bon signe.

Après l’introduction très égotique, on rentre dans un récit à clef, qui joue avec le réel, qui se replie sur lui-même, qui s’emmêle, qui s’amuse du performatif des blogs dû à l’immédiateté de la réception, et qui joue en ça avec les codes des jeux de rôle, une culture que je n’ai pas croisée, ou si peu… Cette qualité-là, source d’humour, m’intéresse moins structurellement, sinon qu’elle m’évoque les « petits problèmes » que j’ai eus comme blogueur quotidien en 2006 et 2007, et surtout les très gros problèmes de Fabrice Neaud avec son Journal, ou ceux de Christine Angot pour la littérature… Il faudrait y revenir.

Mais peu importe ! La seule chose qui compte c’est que je me suis marré et qu’il y a des choses épatantes dans ce livre. Et surtout que s’y dévoilent une intelligence brillante, une générosité, une propension au don de soi, tordue et perverse à souhait, en accord parfait avec la perversion de cette éducation qu’on appelle si improprement « bonne ».

Bibliographie de Florence Dupré La Tour

(Il y aurait beaucoup à dire sur ce livre, entre la religion, les jeux de rôle, les troubles de l’identité, l’autofiction, la gémellité, mais comme le livre date de 2015, je suis sûr que tout ça a déjà été abordé ailleurs).

Zygoptère

Hier après-midi, j’écris ici, et je suis alerté par un bruit derrière le rideau, à 10 cm de mon épaule droite… Je m’écarte, pensant à une guêpe prisonnière entre le textile et la fenêtre. Mais le bruit ne correspond pas. Je n’entends plus rien, et pense même avoir rêvé, quand ça reprend kzzzzzzz, kzzzzzzz, kzzzzzz, petit bruit sec, net, pas un vrombissement. Petit rituel, du soulèvement du rideau, délicatement, ne sachant ce qu’on va découvrir…

Une Demoiselle se cogne la tête au double vitrage, têtue.

Perdue un peu loin du fleuve. Évacuée, libérée.

Tulipe 2 teaser

Sophie Guerrive habite maintenant loin de chez moi, quelque part au bout de la diagonale du pays. Pourtant, hier, elle m’a envoyé le projet de tome 2 de Tulipe, pour me demander ce que j’en pensais.

Le tome 1, de Tulipe, est sorti aux éditions 2024 : http://www.editions2024.com/tulipe/

Elle doit avoir, comme beaucoup, sa liste de bêtatesteur. Elle a pourtant une confiance relative dans l’objectivité de ma lecture. Et je n’ai pas du tout envie de l’être, objectif, et parfaitement envie de m’abandonner à ma subjectivité, comme tout lecteur ! C’est même la seule chose qui compte, maintenant pour moi : je prends du plaisir, ou pas.

Avant ? Avant, des critères autres devaient compter, peut-être, des critères de mode, des critères sociaux, des critères intellos, des critères à la con. On est lecteur, on a du plaisir, ou pas.

Alors ? Alors, ne comptez pas sur moi pour vous montrer quoi que ce soit.

Alors ? Alors… C’est épatant, je reviens sur mon sentiment, comme je fais toujours, pour tenter d’exprimer. Mais la chose qui m’est venue, c’est hooooooooooooo !

Pas particulièrement explicite, ou trop, et champ sémantique bien large, bien flou, mais oui.

L’épatant, c’est que j’avais déjà lu les planches, dans leur pré-publication sur les réseaux. Mais là, leur compilation fabrique déjà un feuilletage, et le sens change, et en particulier, le rythme. Et un sens nouveau est créé par ce rythme, par la scansion, et les merveilleux coups de merveilleux des merveilleuses grandes planches…

Le tumblr de Tulipe : http://tulipecomix.tumblr.com

Je m’arrête un moment, et me traverse la tête, comment c’est si étrange, que sans bouger, juste là, dans mon quartier, j’ai rencontré des gens aussi incroyables. Des gens capables autant de beauté que d’esprit.

Ils partent, oui, mais déjà, juste les croiser… C’est si étrange !

Rerefoule

Cette impression, en ce moment, de retour du refoulé. Ou de rattrapage…

Bon, en attendant, c’est franchement n’importe quoi ce blog ! ça parle de quoi en fait ?

Sédentaire

Je trouve une date, pour les premiers villages sédentaires : -5300. Ce qui nous donnerait 7000 ans de sédentarisation. On en revient environ au 5000 ans d’Histoire… Que dalle…

Une espèce qui aurait eu 300 000 ans de stabilité génétique relative, et les 5000 dernières années comme une forme d’accélération vers le néant. Donc, pendant 295 000 ans…

295 000 ans !

Pendant 295 000 ans, on s’est tenu peinard, à se balader, espèce maline et culturelle, mais sans histoire, sinon les saletés de querelles d’amour, de guéguerres de clan, les fratricides et les prédateurs… et brusquement… PAF ! Accélération !

Et ceci, sans changement génétique. Donc… Quoi ? Qu’est-ce qui s’est produit ? Et comment peut-on estimer la race humaine selon cette portion minuscule et dernière de temps plutôt que sur l’immense océan d’avant ? En quoi serions-nous plus le conquérant des étoiles que les chasseurs cueilleurs sans emmerde d’avant ?

Et qu’est-ce qui a bien pu se produire pour qu’on change autant et si vite ?

Si c’était « dans notre nature » d’être ce que nous sommes aujourd’hui, pourquoi ce n’est pas arrivé avant ? Car si c’est dans notre nature d’être « ça », c’est-à-dire si l’hominisation c’est ce que nous sommes aujourd’hui, que ce serait “inscrit dans le patrimoine génétique”, ce qui qualifie notre espèce, ça aura dû arriver dès le premier homme « tel que nous », c’est-à-dire il y a 300 000 ans…

Notre histoire n’est pas claire…

Pas plus que la vision que nous avons de nous-mêmes…

Un homme moderne

L’homme moderne aurait au moins 300 000 ans. Qui se rend compte de ce que ça veut dire ?

Je disais, pendant un repas sur une petite place, charmante, qu’il n’y avait jamais eu d’homme non culturel, et que toutes les visions style “guerre du feu” étaient fausses; ridicules, et même dangereuses.

Est-ce que quelqu’un se rend compte de ce que ça veut dire, 300 000 ans de générations d’hommes dont on ne sait rien, et surtout, comment ça rend fragile et étrange l’incroyable accélération historique de la fin… De notre fin, de la sédentarisation catastrophique à l’Histoire des territoires, et donc des guerres, jusqu’à notre dislocation inévitable…

Les volumes invisibles (sur Éric Tabuchi)

Je ne me souviens pas bien où j’ai vu pour la première fois une photographie de Bernd et Hilla Becher sur un mur. C’était vers la fin de l’adolescence, mais si je ne me souviens pas du contexte, par contre, je me souviens encore parfaitement de moi devant ces images sérielles, comment elles me sont apparues instantanément comme une forme d’évidence. Une révélation ! Je n’avais jamais vu quelque chose comme ça, et pourtant j’ai instantanément accepté ce que je voyais comme art. Et plus encore, j’ai instantanément compris comment une démarche simple et répétitive pouvait être poétique. Je ne sais pas pourquoi. Je ne saurais peut-être jamais pourquoi. Mais je me souviens parfaitement d’avoir trouvé ces images aimables, et d’y trouver même des connexions avec des goûts enfantins très personnels, des goûts que je gardais secrets de peur de passer pour fou. Comme le goût des poteaux électriques, des architectures fonctionnelles, des châteaux d’eau, évidemment, des restaurants de bord de route et des stations-service « modernes », des usines, et d’à-peu-près toutes les productions humaines de formes universellement honnies. Je me revoyais enfant, lorsque nous voyagions en voiture, fasciné par toutes étranges constructions, que je tentais de voir longtemps, et survoir encore en tordant la tête, jusqu’à disparition/occultation dans le paysage. Ça me faisait quelque chose. Une sensation, un rayonnement, une émanation d’aura, une bulle fictionnelle qui déclenchait ce que je ne savais pas encore être une jouissance esthétique. Sans m’y intéresser culturellement, dès l’enfance, je m’y intéressais sensoriellement.

Peut-être, pour une part, parce que j’avais été assez superficiellement collectionneur, de timbres, de papillons un temps, de pierres, de ces choses qu’on nous fait collecter. Plus personnellement de livre, et de reproductions de tableaux découpées dans des magazines… car les livres d’Art étaient rares par chez moi… Peut-être aussi parce que je grandissais dans le déclin du modernisme ? Je ne saurais jamais, comme je ne saurais jamais pourquoi un fils de prolo s’endormait en écoutant les sons concrets d’une émission de radio nocturne, l’oreille collée au vieux poste, après avoir avalé un roman, sous les draps, à la lueur d’une faible torche…

Je dis parfois aux enfants d’Internet “nous vivions en temps de disette culturelle ! Vous ne pouvez pas comprendre !”. Mais c’est bien pire encore que ce que « vous » ne pourriez pas comprendre.

Enfin, la série n’était pas étrangère à ma vie. De même que la variation. Ou l’accumulation. Et tous ces gestes qui composent la poétique d’un siècle éteint. Mais ces choses m’appartenaient, indépendamment de mon environnement. Et j’avais même ressenti une forme de jalousie à la découverte que le couple Becher exploitait l’une de ces choses qui m’était si intime.

Ensuite, ce goût honteux pour des choses que mon environnement détestait, d’instinctif, est devenu savant avec les études d’Art. Et un quart de siècle plus tard, sur les réseaux sociaux, je suis avec attention tout ce que poste Éric Tabuchi (depuis mai 2013 me dit facebook) qui semble comme avoir pris en charge “mon” sentiment, pour le dérouler en démarche cohérente. Il sillonne le paysage photographiant ce que plus personne ne regarde, qui à force d’être là disparaît, et surtout, toutes ces « grosses choses » dont on nie ou dénigre l’intention esthétique première. Il fait partie du cercle restreint de ceux qui regardent ce qui doit être regardé, et qui ravivent le lustre de ces gestes anciens abîmés dans le kitch. Ou dans l’oublie. Il dessille.

Évidemment, parler ici exclusivement de ma réception de connecté c’est d’une certaine manière trahi l’artiste Éric Tabuchi, oublier par ailleurs qu’il est un plasticien IRL, pour me contenter de noter, moi aussi, ce que personne ne semble voir : les réseaux sont peuplé par deux grandes sortes d’usagers que j’avais déjà distingués pour tumblr : les colporteurs (majoritaires) et les émetteurs. Les émetteurs se servent du réseau social comme médium, et leur message est d’autant plus fort qu’il est obsessionnel. Éric Tabuchi fait donc partie des émetteurs, et il balance très régulièrement des photographies de ces architectures modestes, invisibles ou considérées comme parasitaires, et toutes ces sculptures géantes qui parsèment notre monde, tous ces volumes, souvent abandonnés, qui dessinent et humanisent le paysage. Une poétique.

http://www.erictabuchi.net

Par goût

Par goût, j’aime les extrêmes, les monochromes blanc, les monochromes noir, et tout ce qui les transgresse, perce, transpire, transparaît, apparaît, sali, suinte, expire, exaspère, éclabousse leur immaculée, autoritaire, austère radicale monochromatique unicité. J’aime quand le complexe subtil vient pervertir la pulsion mortifère, infantile et fasciste de pureté. Contre les constipations, j’aime la tension entre le détail, l’inutile décoratif, la joie du chatoiement et la brutalité d’un tout trop rigoureux, trop homogène. Je préfère le presque rien au rien, une suture de béton dans une masse, une nervure dans un Zumthor. Une trace de disque abrasif sur du poli. Entre le propre et le sale, je suis pour la souillure. Je suis pour les extrèmes contrariés, le minuscule qui semble immense et l’immense qui passe pour minuscule. J’aime le hors d’échelle, l’imposant, l’impossible. J’aime la rouille d’un gigantesque Serra, et tous les agrégats des autres.

 

Vulcain

Ce matin, au réveil, je rentre dans le salon, m’approche de la fenêtre, l’ouvre, et vais m’écarter quand se pose un visiteur rare. Je suis surpris. Je croyais déjà habiter un monde sans eux. Un monde stérile. Je n’aurais pas le temps de le prendre correctement en photo.

Il y a 40 ans, je les épinglais, inconscient, ils formaient des nuées qui s’échappaient devant mon épuisette.

Somptueux tarot de Marseille

Ce matin est arrivé le colis des exemplaires d’auteur du tarot de Marseille que Céline Guichard a réalisé pour l’éditeur tout aussi marseillais « Le dernier cri ».

Pour ce tarot portfolio, Céline Guichard aurait pu choisir de s’approprier totalement l’exercice, de le moderniser à outrance, de le dévoyer et l’embarquer loin… Mais elle a préféré respecter la tradition pour dessiner les véritables arcanes majeurs, celles qu’on utilise pour la divination, tout en distillant discrètement ses codes habituels. Le résultat est superbe, déjà, et étonnant, évoquant à la fois les lames traditionnelles, l’imagerie d’Épinal, et rénovant la symbolique implicite et souvent très incertaine des figures ancestrales.

Entre interprétation classique et réinterprétation, le dépoussiérage guichardien est à l’image de ses travaux habituels : humoristique et explicite. Ainsi, l’érection du pendu dépasse de son slip, l’étoile tire la langue, l’amoureux présente un trio homosexuel, on devine ce que fait la papesse sous son livre… etc. De quoi observer, découvrir, et provoquer une nouvelle vague d’exégèses !

Tiré à 500 exemplaires en offset 6 passages couleurs directes, il est en vente chez l’éditeur, ici : http://www.lederniercri.org/prod/celine-guichard-tarot-de-mars-1246,new.html

Diabolique Roman Muradov

Hier j’ai accompagné Kathrine Avraam qui voulait rencontrer Roman Muradov, un jeune auteur qu’elle avait cité dans un mémoire de M1 sur l’abstraction narrative, l’année passée.

Comme je ne suis pas l’actualité BD, je ne savais rien de ce jeune illustrateur russe qui a déjà une solide notoriété. J’ai fait quelques photos et il m’a offert son fanzine. Un exemplaire de “Yellow Zine N°6” :

Qu’un type édité et largement distribué s’astreigne encore à l’autoédition est plutôt le signe d’une bonne mentalité. Je ne le connaissais pas et donc je n’ai toujours pas lu son livre « Aujourd’hui Demain Hier » qui a eu très bonne presse, mais j’ai jeté un oeil sur les travaux en cours, et il est évident que Roman est d’une habileté diabolique, habileté qu’il nourrit d’une très solide culture visuelle et un sens aigu du décoratif. Il joue avec une dextérité presque insolente avec les codes esthétiques des avant-gardes, de la culture populaire russe et du graphisme de presse des années 50 et 60. Il semble avoir tous les talents : sens de la composition, du détail, subtilités chromatiques, maîtrise des accidents… Incroyable ! Et on dit qu’il a, en plus, des qualités d’écriture ! Hum… On peut donc vendre son âme au diable ?

Son tumblr : http://bluebed.tumblr.com

 

Presque nu sous la pluie

Cette nuit, deux rêves, une double évasion, une double perdition et la découverte d’un pays de cocagne…

Au milieu, je me laissais prendre par une forte pluie d’été nocturne, dans une grande rue animée par une grande fête.

 

[Je sais, “double perdition”, ça sonne bizarre ! :)]

Dans le bréviaire du chaos

J’admire les gens qui ont la certitude du néant. Je n’ai pas même cette certitude-là. Je trouve chez eux une rigueur rassurante que je n’ai pas. Ou que je ne crois pas avoir. Pourtant, ce sont mes frères, comme tous, comme Albert Caraco que je lis ce matin grâce où à cause de David, qui a balancé sur facebook que « le bréviaire du chaos » est maintenant étrangement « libre de droit »…

Un psychiatre, quelque part, trouve dans ce bréviaire l’indice d’un syndrome pré-traumatique, mais c’est plutôt, simplement, un post-trauma classique, le traumatisme ici étant le merveilleux XXe siècle, et le malade mental celui qui en serait sorti sans choc.

Et puis, Albert Caraco n’est pas si rigoureux, oscillant entre vrai désespoir et réaction classique, avec, honte, des indices d’espérance à force de “si”,  de timide “demain” ou autre « besoin »… Le tragique de notre condition n’est donc pas si certain, ou si absolu, si même les désespérés doutent parfois.

Subtile

Les plantes, contre la vitre, sont irisées de lumière. J’ai le réflexe de les photographier, avec même en sous-programme le dilemme du choix : serait-ce mieux avec le smartphone ou le reflex ? Et puis non. Le spectacle me suffit. Voilà un geste très narcissique : il n’y aura pas de trace, juste une jouissance personnelle.

(Pas d’autre trace que l’ekphrasis)

Un livre avoisinant la terre

Lu « Ville Avoisinant La Terre”, le livre de Jorj Abou Mhaya, auteur et illustrateur libanais que j’ai souvent pris en photo. J’avais eu le loisir de voir les dessins se faire, et j’étais très intrigué par mon feuilletage de l’édition originale… Mais j’étais bien obligé d’attendre que l’objet soit enfin traduit en français !

Version arabe :

Le livre existe maintenant en français chez Denoël Graphic. Je sors de sa lecture tout aussi intrigué. Comme il se présente à nous, cet album minutieux est une nouvelle de politique-fiction borgesienne, un poil fantastique, un poil psycho-SF, qui m’évoque sans précision pas mal de mes lectures d’adolescents. Mais, et ceci même si j’ai grandi avec chaque jour le monstrueux feuilleton de la destruction de Beyrouth à la télévision, il m’en reste une impression d’étrangeté et de distance. Je ne sais pas si l’impression vient du réalisme distordu des lavis à la précision de miniature, ou par les étranges avanies d’un personnage qui sort, on le comprend vite, littéralement déphasé de l’interminable guerre civile ? La traduction du titre, « Ville avoisinant La Terre », critiqué par certains, exprime pourtant bien cette insaisissable sensation de déphasage d’avec le réel. Au long de la lecture, je suis resté partagé entre proximité et éloignement, sans trouver le confort de la bonne distance, et sans me débarrasser, tenace, de cette impression qu’une part non négligeable des enjeux du récit m’échappait.

Pour ne pas rester dehors, et comprendre, peut-être, je tente d’évoquer Hans Magnus Enzensberberg qui, dans “Zickzack” (“feuilletage”, l’Infinie Gallimard), compile les témoignages écrits sur la population européenne à la sortie de la 2e guerre mondiale : « Leur vie n’a que l’apparence de la vie, c’est une attente qui n’attend rien, ils ne tiennent plus à elle ; c’est la vie qui s’accroche à eux, fantomatique, comme une bête invisible, affamée et rôdant dans les rues bombardées, de jour et de nuit, sous le soleil et la pluie », ou « comme tout est devenu soudain vide, morbide et absurde, à présent que la guerre est finie ! […] Nous sommes ramenés à notre piètre existence et à ce qu’elle a d’humiliant », ou « Ils se réfugient derrière leur amnésie collective. La réalité n’est pas seulement ignorée, elle est déniée. Avec un mélange de léthargie, de défi et d’apitoiement sur soi-même, les gens régressent à l’état de mineurs irresponsables », etc. Le propos d’Hans Magnus Enzensberberg est de montrer comment cette période, celle de la « reconstruction » a été occultée dans la mémoire collective, et comment nous méjugeons aujourd’hui toute population qui vivrait ce que nous avons vécu.

Peut-être que Jorj Abou Mhaya parle, comme Hans Magnus Enzensberberg, de cette chose dont personne ne parle, de ce moment étrange de l’après d’une guerre, moment d’une honte collective, d’un trauma général, de quand les âmes ont été laminées et le corps des hommes et des villes distordus au point qu’on ne reconnaît rien, qu’on est plus chez soi dans le réel ?

Peu importe, je ne fuis pas le trouble et ne cherche pas systématiquement à « tout comprendre », et même, peut-être est-ce ici un avantage de se retrouver lecteur dans cette confusion-là, comme si le trouble du personnage perdant le fils de sa vie en perdant son immeuble était contagieux.

Narcisse et Céphalée

Les dessins de Marine Blandin sont beaux. Beaux et jubilatoires. Je crois que si je les aime tant, c’est aussi parce qu’à travers l’archéologie des références purement BD, j’y trouve aussi des évocations du dessin des expressionnistes allemands. Une dislocation chantante à la George Grosz, ou quelque chose comme ça. Enfin, c’est beau. Et c’est encore très ouvert, très libre, très frais et plein de frémissantes potentialités.

Son tumblr s’appelle « Céphalée » et elle y a posté dernièrement des dessins réalisés pendant sa résidence à la maison de la littérature de Québec, et en remontant le temps, j’y découvre un véritable reportage sur… moi ! Oui sur moi ! Trop fier, je ne vais pas me priver de le poser là (même s’il n’y a pas que moi…) :

 

 

Les rêveries de la descente nocturne

Ce matin, je lutte contre une immense tristesse, irrationnelle. Quelque chose qui m’attrape au centre, et tire vers le bas, jusqu’au sol, vers cette pulsion d’acceptation finale, cette prescience du corps inerte qui s’abandonne déjà à la putréfaction.

Non. Accepter l’augure des maigres rayons de soleil qui percent le plafond de nuage. Me vient un épisode de mon petit feuilleton. Pour être exacte, une piste m’a été donnée par la consultation de « les structures anthropologiques de l’imaginaire » de Durand, que j’ai ouvert hier pour le sujet de mémoire de la petite Kathrine Avraam.

D’une chose à l’autre.

D’un matin gris, lent, et nauséabond

Le bruit des tondeuses, en contrebas. L’odeur de chlore, très forte. Je ne vois pas les ouvriers qui nettoient l’immeuble. Je pense « le puis sans fond de l’indignation ». Et « Comment peut-on se tromper de mot à ce point ? »

Je me souviens, « tout ce qui est possible sera accompli ». Nous ne nous épargnerons rien.

Les nuages ne sont pas homogènes. Le paysage se tache de zones plus pâles. L’odeur de piscine est de plus en plus forte. Je vois un ouvrier, en combinaison, qui arrose le sol noir. Il en sortira des dalles jaunes, moches, mais propres. Je regarde… le produit ne va-t-il pas tuer toutes les plantations ? Il y a quelque chose de dérisoire dans ce que font ces hommes, là, en bas de chez moi. Quelque chose d’un peu minable, inéficace et dérisoire. Comme presque tous les humains au travail.

Pink Pieles

Vu ce soir, “Pieles”, le conte rose-bonbon d’Eduardo Casanova, jeune réalisateur espagnol. Ce n’est pas un grand film, mais encore une « première œuvre curieuse » et déjà un amusement. En espérant qu’il confirme, car oui, les réalisateurs finissent mal, en général…

À suivre. Et d’ailleurs, facile à suivre sur Instagram :

 

Vivre aux frontières du cône de frottement

« le monde n’est qu’une bransloire perenne ; toutes choses y branslent sans cesse, la terre, les rochiers du Caucase, les pyramides d’Aegypte, et du bransle publicque et du leur ; la constance mesme n’est aultre chose qu’un bransle plus languissant. »

Le plus beau cerveau de par mes contrées ne pouvait imaginer que ce « pérenne » deviendrait douteux. J’ai trouvé la citation par le livre que je feuillette en ce moment : “ZickZack” (“Feuilletage” en français) de Hans Magnus Enzensberg. Livre remarquable par ailleurs et dont je reparlerais pour d’autres sujets. Au passage, quand même, noter la catastrophique traduction du titre ! Voilà ce qui se passe quand on donne la responsabilité d’une collection à Philippe Sollers…

Bien, donc je trouve cette citation, très belle et chantante, et retourne chercher Montaigne dans ma bibliothèque. Je trouve la version modernisée en Quarto, et je prends conscience que je ne me souviens plus si j’ai quelque part une édition plus ancienne. Cet extrait du chapitre deux du livre trois, le bien nommé “du repentir”, est assez laidement écrit en français moderne dans l’édition Quarto. Impossible de reprendre cette version ici. Comme je veux retrouver le contexte, je charge une édition de 1802 sur Gallica. Là, ça sonne !

Et comme Montaigne y est aimable :

« je ne peinds pas l’estre, je peinds le passage »

« soit que je sois aultre moy mesme, soit que je saisisse les subiects par aultres circonstances et considérations : tant y a que je me contredis bien à l’adventure, mais la vérité, comme disoit Demades, je ne la contredis point. Si mon ame pouvoit prendre pied, je ne m’essaierois pas, je me resouldrois : elle est toujours en apprentissage et en espreuve. »

« Je propose une vie basse et sans lustre : c’est tout un ; on attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie populaire et privée, qu’à une vie de plus riche estoffe : chasque homme porte la forme entière de l’humaine condition. »

Etc. Il est aimable.

 

Zibaldone [1587-1590]

Leopardi parsème ses considérations linguistiques si datées de petites choses comme celle-ci : “Celui qui a perdu tout espoir d’être heureux ne peut songer au bonheur des autres, car on ne peut le rechercher que par rapport au sien propre. Il ne peut plus même s’intéresser au malheur d’autrui.”

Zibaldone [986-988]

“En toutes choses, le plaisir est toujours la fin et l’utile n’est que le moyen.”

Une minuscule phrase, Giacomo Leopardi sait qu’il transgresse. C’est ce qu’on attend d’un auteur.

L’irrépressible lecture des signes

Je voulais mettre le doigt sur ce qui me gênait, dans ce que j’ai lu et vu pendant toute la campagne électorale française. Je voulais exactement trouver le commun à toutes mes réticences.

Et je crois que c’est ça : L’irrépressible lecture des signes.

Car nous avons une propension à croire que le désir de lire quelque chose dans tout ce qui se présente à nous est de l’ordre de la raison, alors même que cette pulsion est de l’ordre de la pensée magique. C’est l’un des grands mécanismes de la superstition, celui qui entretient notre maladie la plus commune : la paranoïa.

La raison, si nous l’écoutions, nous garderait d’interpréter. Devant le spectacle du monde, il faudrait d’abord, pour être raisonnable, ne rien y voir de particulier, ou plutôt rien de plus que la chose en soi, et surtout ne pas tenter d’y trouver des liens avec soi ou autre chose. La raison n’interprète pas, elle laisse en l’état.

Serré

Mélancolie du milieu de la nuit.
Sentiments désagréables d’être encore perdu.
De rester troublé, comme les eaux sales.
Dans des douleurs impures, inconfortables.
Inconsolable, irrécupérable, minable.
Gaspillé, jeté, prisonnier.
D’une vie dissonante.