famille

Décimation

Je porte ce billet depuis quelque temps. Me demandant quand je l’écrirais. Alors pourquoi pas à l’heure la plus chaude de cette chaude journée ?

Lorsque l’après-midi décline, que la terre et les bétons des bâtiments rendent la chaleur forcée des rayons brûlants.

Cette heure étouffante avant un rafraîchissement qu’on attend pour revivre.

Pourquoi pas ?

Quatre personnes de ma famille, et plus spécifiquement de mon nom, sont mortes en relativement peu de temps. En quatre ans exactement, mais les trois dernières en quelques mois.

Étant donné que ce nom nous a été donné par un gars de l’assistance publique, nous sommes peu nombreux, moins que dans une famille sans ce cul-de-sac. D’où, ici, un sentiment de décimation. Je ne peux pas dire que le chagrin soit absolument insurmontable, que la tristesse soit accablante. Non, après les violences premières, le deuil se fait relativement tranquillement. Oui. C’est un peu cruel, mais les vivants avancent plus vite que les morts…

Mais, la succession étrange, le rapprochement, a suscité un insidieux sentiment de décimation.  Évidemment pas aussi violent qu’un accident de la route, drame qui éradique parfois une famille, mais quelque chose de l’ordre d’une petite fin du monde, d’un monde, au moins d’un univers mental. Oui, décimation, le mot m’est venu, je ne sais plus quand au cœur de cet été. Il décrivait, un peu exagéré, un sentiment.

J’entends encore mon grand-père en 2002, si fier d’avoir produit, à deux et en partant de rien (de son point de vue), un grouillement de petits enfants produisant des arrières-petits-enfants, et arrière-arrière… et là, à la suite de sa mort, une chronologie traumatique, car ce couple fondateur aura vécu vingt ans plus vieux que deux de ses enfants.

Bon, je trouve tout ça parfaitement normal. Il est normal qu’en vieillissant soi-même, les morts s’accumulent.  Parfaitement normal. Ce que dit ma raison.

Mais voilà, la succession, là et la mort de mon père, pourtant annoncé par une maladie qui ne pardonne rien, a planté profond la graine de ce sentiment de décimation qui m’accompagne et me colle à la peau comme la transpiration des jours trop chauds…

butor

Mille Butor !

Je remarque sur les réseaux que le Michel Butor était si graphomane que chacun a le sien, sans liens avec celui des autres. On peut donc juste dire qu’on a lu quelques livres… Je dois avoir un vieux poche de « la modification » quelque part, et d’autres…

Mais voilà, le mien Butor, je l’avais cité comme ça. C’était avant l’arrivée de l’iPad et des liseuses par millier… On en était encore à l’inconfortable affichage de texte sur l’écran. Les textes qui suivront cet extrait passeront aux oubliettes, car « balayé par l’Histoire » (incarné par Steve Jobs…) :

“En 1960, lorsque Michel Butor s’interroge sur l’architecture du dispositif de lecture, il ne pense pas au numérique évidemment, mais à tous les systèmes d’enregistrement « modernes » qui pourraient solder l’avenir du livre. Il détermine la spécificité de l’écriture dans la vision simultanée du texte :

« L’unique, mais considérable supériorité que possède non seulement le livre, mais toute écriture sur les moyens d’enregistrement direct, incomparablement plus fidèles, c’est le déploiement simultané à nos yeux de ce que nos oreilles ne pourraient saisir que successivement. L’évolution de la forme du livre, depuis la tablette, depuis le rouleau jusqu’à l’actuelle superposition de cahiers, a toujours été orientée vers une accentuation plus grande de cette particularité. »

Il y aurait donc une notion d’efficacité dans la « mise à plat » — la mise en page — de l’écriture, du simple souvenir d’un discours oral au livre, une histoire positive d’un perfectionnement progressif des archives de la mémoire.

Tout de suite, notre page Internet ne semble pas répondre à l’impératif progressiste de Michel Butor et si elle propose « simultanément à nos yeux une portion de texte », elle réactualise « les inconvénients de l’enroulement primitif » (page 134), et ne propose pas le « troisième axe en épaisseur, bien perpendiculaire aux deux autres, comme on empilait les lignes », mais une galaxie d’axes possibles qui apportent la perdition là où le livre permet « d’identifier rapidement telle région ». Le dispositif-monstre « écran/navigateur/page » de l’Internet ne correspond donc en rien à la définition des qualités du livre comme machine à relier et à lire les textes :

« C’est la disposition du fil du discours dans l’espace à trois dimensions selon un double module : longueur de la ligne, hauteur de la page, disposition qui a l’avantage de donner au lecteur une grande liberté de déplacement par rapport au « déroulement » du texte, une grande mobilité, qui est ce qui se rapproche le plus d’une représentation simultanée de toutes les parties d’un ouvrage. »

et aussi :

« Le fait que le livre, tel que nous le connaissons aujourd’hui, ait rendu les plus grands services à l’esprit pendant quelques siècles, n’implique nullement qu’il soit indispensable ou irremplaçable. »

« Décrire des meubles, des objets, c’est une façon de décrire des personnages, indispensables : il y a des choses que l’on ne peut faire sentir ou comprendre que si l’on met sous l’œil du lecteur le décor et les accessoires des actions »

Essais sur le roman, chapitre « Le livre comme objet », Gallimard 1960

Tiens, la dernière je vais en avoir besoin bientôt ! Encore… Sinon, je crois me souvenir que c’était à peu près le seul auteur “prénumérique ” que je pouvais citer pertinemment pour parler des évolutions numériques de la littérature.

 

 

 

proemio

Luxe, calme et volupté (sans fric)

Quelle audace !

Qu’il est audacieux, cet entêtement à se consacrer à l’esthétisation de son monde proche quand le reste va à l’abîme ! Qu’il est audacieux de ne pas avoir besoin d’argent pour ça !

Quelle audace !

Oui, on a le droit de se moquer du monde. Fait-il quoi que ce soit pour ne pas prêter le flanc à l’ironie ? Non. Alors, moquons-nous de lui. (De nous même ?)

Quelle audace !

Sans île paradisiaque, sans fric, sans rien de particulier, sans rien que ce que n’ont déjà les autres…

Quelle audace !

calme

Ça s’écharpe sur mon mur facebook. Je m’en sens partiellement responsable, car j’ai provoqué par une réflexion qui me contredit, ou plutôt qui relâche un peu mon niveau d’attention, pour être « comme tout le monde », et balancer mon humeur de l’heure. Hum… Ça ne me revient jamais.

C’est comme quand je balance l’une de ces blagues que je suis le seul à comprendre, et que je dois effacer, piteux, car réaction au premier degré… Où qu’un agressif croit que je m’intéresse à ce que dit Stiegler…

C’est intéressant. La conversation m’a obligé à lire et brasser «ce qui ne m’intéresse pas », et de deviner, si je devais prendre parti, vers où je pencherais. Et je pencherais vers une position subtile et complexe hors des zones de « l’opinion », disséquant l’animal et en étalant les composantes, sans les mélanger, et donc en tuant la bête, sans grand espoir de la comprendre et encore moins de la guérir.

Je sais, d’instinct, ce qui n’est pas pour moi. Ça, ce n’est pas pour moi.

En ce moment, calme, recentrage, égoïsme, amour, affections et paix. Si le monde autour s’agite trop, partir.

ambition

Mon ambition n’est pas sociale. Je sais, c’est un crime. Oui, voilà, j’avoue, mon ambition n’est pas sociale.

Mais cela veut-il obligatoirement dire que je n’ai d’autre ambition que narcissique ?

Hum… en partie, oui, mais dans le cadre d’une mystique de l’esthétique qui transcende cette ambition narcissique…

Généralité

Depuis toujours, je suis pour le droit à l’indifférence. Ce droit a toutes les vertus : il assure la paix sociale et désamorce les provocations.

(le problème étant la polysémie de “l’indifférence”)

(le problème étant celui de réduire un phénomène complexe à un aphorisme)

(le problème étant que parfois on peut avoir tord, qu’on soit pour où contre un truc à la con)

(le problème étant qu’on a beau brasser la merde de l’actu dans tous les sens, ça reste de la merde)

 

 

kathi

La guerre de Käthi

Toute photographie est un sphinx. Devant une photographie non informée, nous sommes désemparé, ne sachant quelle relation établir avec ce morceau de papier inerte.

Cet été malheureux, Je fouille, brasse et trie une masse de photographies anciennes. La seule chose que je sais, c’est qu’elles appartenaient à mes grand-parents paternels, et que si ces clichés anciens ont été conservés, c’est que pour eux, chaque photographie signifiait quelque chose. D’ailleurs, une bonne part des photographies étaient disposées dans deux petits meubes à tiroir de chaque côté du fauteuil de mon grand-père. Ce qui indiquerait qu’il les consultait encore peu de temps avant sa mort, il y a maintenant 4 ans. Il relisait sa vie, égrainant pour lui seul le chapelet des évocations. Pour lui seul, car personne de mes générations n’avaient vu la plupart de ces photographies. Ce qui, je dois l’avouer, me chagrine. Je ne connaissais pas l’apparence du père de ma grand-mère, par exemple.

Pour moi, l’ensemble est une masse presque informe. Je sais reconnaitre les photographies qui couvrent le temps de ma propre vie. Mais avant, je plonge dans des eaux de plus en plus opaques, et les visages ne me parlent pas plus que celui d’une photographie d’inconnu trouvée dans la rue.

Dix, vingt fois, je me dis “qui est-ce ?”. Et je sais déjà que pour beaucoup, je n’aurais pas de réponse. En effet, sur des photographies familiales, il peut y avoir un nombre invraisemblable de gens, famille proche, famille élargie, lointaine, voisin, ami, ami d’ami, petit et petite amie, collègue, vague relation…

Qui est-ce ?

Il faut que les gens reviennent sur plusieurs photos, réapparaissent, pour se démarquer. Oui, mais lorsqu’une personne n’apparait qu’une seule fois sur un portrait de photographe, ou une photographie d’identité, qu’est-ce que cela signifie ? On ne garde pas un portrait d’un voisin où d’un simple collègue…

Perplexité. Il reste bien quelques vivants à la mémoire faillible, à qui parfois on a montré la photographie 50 ans plus tôt, et qui pense que… Sans certitude.

Il faut aussi tenter de reconnaitre des gens qu’on n’a pas connu à des âges différents. tâche plus ou moins facile, car le corps change beaucoup, il peut grossir ou maigrir, et le visage s’élargit en vieillissant, et l’on cherche alors à retrouver une expression… quelque chose d’indicible. Mon arrière grand-mère avaient de grand lobes d’oreille, par exemple… Dérisoire indice. S’ajoute la capacité de la photographie à mentir, déformer, transformer au grès de l’angle du corps, de l’angle de la lumière, de la qualité de la prise de vue, du tirage ou du papier… De la taille du visage sur la photo. Parfois une tête d’épingle…

Et les photographies anciennes sont retouchées, si retouchées qu’on est souvent proche de la peinture. Sur ces photographies de professionnel, les gens sont méconnaissables, les traits de caractères ont été estompés, ou parfaitement effacés.

Alors, l’on est heureux lorsqu’un nom apparait au dos, une phrase, une date, n’importe quoi, n’importe quel indice qui puisse briser le silence de l’image.

On comprend alors absolument ce qu’on sait déjà : qu’une photographie ne ment ni ne dit la vérité. Elle est juste une forme du monde, froide et muette, qui ne communique avec nous que par ce qu’on lui apporte et ce qu’on interprète de son contexte.

Mon grand-père s’en servait, de manière absolument narcissique, pour raviver sa mémoire, pour raviver la mémoire de “ses” morts.

Ses morts qui largement ne sont pas les miens quand il n’a pas daigné les communiquer.

Et enfin, au dos de deux portraits, deux phrases, l’une en français, l’autre en allemand, avec le même prénom orthographié différemment : Ketty, Käthi. Je regarde ce visage que je ne connais pas, et cherche, fouille et rassemble quelques autres photographies où elle semble apparaitre…

Qui es-tu, Käthi ? Catherine ?

kathi-enfantKäthi est la jeune sœur de ma grand-mère. Mais je n’ai jamais connu de sœur à ma grand-mère, car Käthi va croiser la guerre. Pas la même que son père, l’autre, la seconde, qui de nouveau va tomber pile sous la forme d’une monstrueuse déjection de métal sur ce bout de frontière maudite, et sur Käthi l’année même de ses 18 ans.

Alors, je regarde ces photographies muettes, et je sais au moins pourquoi je ne connaitrais jamais Käthi, et pourquoi je ne saurais rien d’autre de sa vie que sa désastreuse rencontre avec un obus dont je ne connais même pas la nationalité. Quelle importance ?

Käthi, muette à jamais, jeune à jamais, nouveau sphinx familial, et cœur renouvelé de la mélancolie photographique.

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Le ragoût du Kāfiristān

Golo dit « Cossery pointait l’éducation coloniale dont Camus ne s’est jamais vraiment départi. Regarde, les personnages autochtones, dans ses livres, n’ont aucune véritable existence, aucune véritable identité. Ils sont comme transparent, un arrière champ qui laisse la place aux vrais personnages des romans, blancs, occidentaux. Pourtant, ce n’était pas un sale type, mais malgré des origines populaires, il restait imprégné d’une société ségrégationniste dans laquelle il avait grandi ». Et je ne peux pas le contredire. Je lance quand même « tous les personnages sont fantomatiques, plus des idées que des psychologies… » « Oui, mais les Magrébins n’ont même pas de nom ».

Je tente de fouiller ma mémoire, et sans certitude, je crois qu’il a raison, et même que sa remarque vient résonner avec quelque chose que j’avais ressenti à la lecture de l’étranger… Mais tout ça est si ancien, et ensuite, il y a eu l’affection pour les écrits philosophiques… Alors, je garde ma tendresse pour Albert, sans m’illusionner sur les capacités des hommes à regarder hors de leurs oeillères familiales.

L’enfance est une prison.

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La guerre de Ludwig

Donc, Ludwig habitait le Reichsland Elsaß-Lothringen. Pendant la Première Guerre mondiale, il était allemand. On me racontait qu’il avait été blessé (au centre sur la photo de groupe d’un hôpital militaire de Sarrebruck), qu’il avait « failli perdre une jambe », ce qui ne se voit pas, qu’il serait « rentré à pied sans prévenir », s’appuyant sur un bâton, et qu’il jetait des cailloux aux fenêtres de mon arrière grand-mère pour signaler son retour. Il y avait aussi des histoires de camp de prisonniers, mais mes souvenirs sont trop flous. Pas simple de retrouver une chronologie cohérente entre photographie et mythologie familiale.

Ce qui est étrange, pour moi, c’est de découvrir maintenant ces images, d’y trouver confirmation des histoires contées pendant les repas familiaux, mais de devoir réajuster le personnage que je m’étais construit. Pour moi, ce grand grand-père était une figure de bon vivant, un énergumène qui faisait tout le temps des blagues, voire de très grosses blagues. On me racontait des histoires de charrette de fumier démontée et remontée au faîte d’un toit alsacien, de vendange et vin clandestin, et je découvre un gars facilement reconnaissable, car quel que soit son âge, il a toujours la même expression fermée sur toutes les photos. Un gars sec, au visage austère, qu’on n’imagine pas vraiment drôle.

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Marie Madeleine

J’ai croisé Marie Madeleine dans mes premières années. Elle était une petite vieille fripée et gentille, apparemment. Elle avait traversé le siècle et deux guerres.

Hier, ma mère qui l’a un peu plus connue que moi : «Elle était d’une grande (au sens large) famille… Merchel… Merfeld ! Ils avaient des métiers itinérants…» «Des gitans ?» «Oui comme ça…»

Je n’en saurais pas plus. Marie Madeleine Merfeld, mère de ma grand-mère, qui perdra deux fils et une fille prématurément, sans qu’il n’en paraisse rien. Je n’ai jamais vu non plus ma grand-mère exprimer quelque chose qui ressemblerait à du vague à l’âme pour cette fratrie décimée par la guerre et la maladie.

Je ne savais pas. Je découvre des morts et des décombres, des vies déplacées, des destins brassés, et des caractères à toute épreuve, inflexiblement droits, gentils et résolument optimistes.

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Intermède photo

 

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Voilà donc les parents de ma grand-mère :

  • Maria Magdalena Kuntz, née Merfeld,
  • et Ludwig Kuntz…

Mais… “Mais, me dit-on, il s’appelait Louis !”. Oui, Ludwig donc, Ludwig/Louis, qui savait bien l’arbitraire des frontières, puisque l’une dansait autour de lui, un coup à gauche, un coup à droite, et qu’il voyageait transnational sans bouger d’un pouce.

Je le retrouve là dans l’armée allemande, avec casque et masque à gaz, ici blessé sur une photo de l’hôpital militaire de “Saarbrucken”. Et je vois pour la première fois des photographies de cette première grande guerre dont j’avais eu des histoires.

Je découvre le prénom incroyable de cet arrière grand-mère, que j’ai croisé, sans en avoir de véritable souvenir. Pourtant, de légende familiale, j’avais un lien particulier avec elle, et ne répondait que lorsqu’elle m’interpellait en allemand. Je découvre ces gens, et d’autres, sans trop savoir ce que ça fait ou ne fait pas. Chaque photographie est une énigme supplémentaire, une interrogation qui s’ajoute au trouble de l’identité dont je souffre… non, souffrir n’est pas le mot, mais qui est une particularité de ma personnalité “sans terroir”.

Oui, qui sont ces gens ?

Et qui suis-je, à ce bout là ?

 

Note de lecture / 12 aout 2016

Je crois que la plupart des commentaires sur « L’homme sans qualités » tentent d’y trouver une sorte d’augure. Parce que Musil est Autrichien et qu’il décrit la haute société « d’avant », il faudrait y lire les prémices de ce qui va se produire. Ils ne se rendent pas compte qu’ils condamnent ainsi l’œuvre qu’ils encensent à n’avoir qu’une valeur conjoncturelle, alors même qu’il me semble que ce qui frappe, ce qui reste frappant dans le texte, au-delà de tout ce qui se « démode » comme dans tout autre texte, c’est son inactualité.

Au passage, noter qu’une stratégie très commune des politiciens actuels doit être attribuée, selon Musil, à Bismarck :

« Dans ce dessein, il recourut à la technique d’un homme qu’il n’aimait pas d’ordinaire à prendre pour modèle, Bismarck, et qui consistait à faire révéler par les journalistes ses véritables intentions afin de pouvoir les confirmer ou les démentir ensuite selon les exigences de l’heure. »

Croisement

Dans un croisement, un croisement exact où il m’était arrivé des choses, 25 ans plus tôt, Elric me dit « François se demande pourquoi tu n’écris plus sur Jeandel… »

Et je n’ai pas su lui répondre. J’ai bredouillé quelque chose comme « et bien… la mort de mon père, il y a un avant et un après… je ne sais pas trop où j’en suis, mais je remarque que je me remets à écrire des choses comme j’écrivais il y a quatre ans, avant sa maladie… »

Ce qui ne voulait rien dire, et surtout ne répondait pas. Parce que je ne sais pas. Je sais exactement ce qu’il y a à écrire dans l’épisode suivant, depuis longtemps, et même pour le suivant. Pourtant, oui, je ne peux pas, pas que je ne puisse pas physiquement où mentalement, mais que ce n’est pas le moment. Il y a quelque chose d’incompatible avec ce que je vis.

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under stranger things

Vu Stranger Things, la série dont tout le monde parle… en bien.

Le problème, quand tu as des échos de ce niveau, c’est la possible déception.

La part nostalgie, reconstitution d’époque, je ne discute pas, OK, mais oui, grosse déception. Zéro invention, vraiment zéro ! Pas le plus petit début d’une idée ! Encéphalogramme plat. Produit surgelé.

Cette série est un plaisir facile, qui rejoue de vieilles scènes dans le vieux décor des fictions américaines des années 80, avec des grumeaux de machins des dix dernières années dedans. C’est presque agréable, mais ça ne provoque rien, ni peur ni tristesse, ni aucun autre sentiment, tellement les ficelles sont grasses, aussi grasses que la « belle » de l’histoire est anorexique. On est constamment évacué de l’histoire par les incohérences, les comportements sans lien avec les situations… (Saleté de gosses hystériques qui se gueulent dessus face à face), les méchants débiles et influençables (ha tiens, on va pas vous tuer, on va faire comme vous dites alors !), les ellipses faciles (mais… comment sont-ils revenus ?), les trucs « comme un cheveu sur la soupe » (pourquoi envoie-t-on un scientifique se faire bouffer dans un monde hostile sans rien pour se défendre, juste pour rire ?)… Pourquoi ?

Pourquoi ? Parce que c’est une scène classique, un effet classique. Oui, mais les clichés, faut les insérer dans une fiction, normalement, faut se faire chier à les justifier par l’histoire, et pas les jouer juste parce que ça se fait ! Et ce n’est pas le tout de rejouer des scènes mille fois jouées, il faut encore les jouer bien, les mettre en scène, respecter le timing, et non les édulcorer, les lisser et enfin les casser, comme lorsqu’on casse un vieux jouer rouillé retrouvé dans un grenier…

Et cette saleté de combinaison lunaire éclairée à l’intérieur du casque pour faire des drôles de visage à l’image, mais qui nécessairement t’aveugle… Pas obligé de répéter les conneries des autres, non plus !

Oui, déception, et arrêtez de penser à Spielberg ou Stephen King à cause des gosses en vélo et du monstre sous la ville. Pour tout le reste, c’est du côté de l’horreur japonaise que c’est pompé (lorgnez du côté des mangas pillés en silence. Débrouillez-vous, je les ai lus, moi). Et je suis désolé, mais « ça » n’évite absolument pas le plagiat (comme pourtant je l’ai lu) quand ça pompe à ce point des effets visuels des autres (Under the Skin). C’est vrai, pourquoi inventer ?

Je veux bien que ce soit amusant et que ça se laisse voir, mais c’est un amusement de basse intensité, mou et rance, et franchement, pour prendre un vrai plaisir à avaler cette bouillie réchauffée, faut être soit puceau, soit aimer jouir de se souvenir d’avoir joui.

dialogue café / 10 août 2016

 

“Je me souviens, j’étais petite, et ma mère se battait avec un poulpe”

Je m’amuse à répéter plusieurs fois cette phrase de Sophie, volontairement tronquée, abusivement arrachée à son contexte. Elle s’en offusque, où surjoue l’offusquée :

“Mais il était très gros, ce poulpe, sa tête était au moins comme ça !”

“trop tard, j’ai mémorisé ta phrase pour l’éternité »

 

Plus loin,

Je relève la tête, sortant d’une torpeur comme seule une brise fraîche d’été en fabrique. Je glisse les yeux sur le mur de livres, au fond du salon. Ce qui me vient est “à quoi bon ? David a raison”, mais mon àquoibonisme embrasse tout, au-delà des réseaux numériques.

Mais ça ne dure qu’une seconde. Grâce à une petite table ronde de la couleur de la plante étrange et toxique dont j’ai oublié le nom, j’ai retrouvé le chemin du clavier quotidien. La tête à l’air, à la lumière, le regard oscillant du paysage à l’écran, doucement, doucement, accepter le calme après les tempêtes.

 

ciel

Doucement

Doucement, je remets la tête dans le ciel.

J’ai arrêté de saboter, négliger, mépriser mes photographies lorsque mon père est tombé malade, il y a quatre ans. Je retourne à ma bibliothèque maintenant qu’il est mort. Pendant les quatre ans de sa maladie, je m’en étais éloigné. Je ne comprenais plus les livres, je ne les sentais plus.

Quatre ans.

Dérange la bibliothèque pour l’arranger, peut-être, sans en voir l’ordre encore.

Descends le gros “Zibaldone” de Leopardi qui n’était pas facilement accessible depuis des années. Enlève sa poussière.

Retourne à des recherches historiques, sans me donner encore de but fixe. Cherche les traces de Costantino Nigra dans Gallica.

Redécouvre des livres, comme ce minuscule « Les arts incohérents » de Sophie Herszkowics, et pose à mes côtés, avec la pile des livres de Golo, le « faire l’amour» de Jean-Philippe Toussain et « L’homme sans qualités » que je ne quitte pas en ce moment, un autre livre vierge : “Sur mon père” de Tatiana Tolstoï

dialogue café / 9 août 2016

« Et alors, ce mariage ? »

Lucie me répond une chose parfaitement limpide : “Et bien tu vois… l’image exacte est celle-là : la solitude au milieu de la cour de récré quand tu n’as aucun ami. »

Oui limpide. Nous rions, et elle ajoute « mais ça vient de moi, je ne suis pas… »

Je la coupe « Non, ça ne vient pas nécessairement de toi. J’ai cru longtemps que ça venait de moi, mais plus maintenant. Nous ne sommes pas solubles dans tout. »

Et là, Laure, sa sœur, acquiesce ostensiblement.

mauvaise foi

Les observations psycho / physio de Robert Musil m’intéressent peu. C’est surtout un très grand sociologue, qui me venge souvent de quelques observations personnelles.

Sinon ? Sinon est-il misogyne ? Pas plus que son époque entière, peut-être, mais pour l’instant les personnages féminins, entre singerie et mimétisme, ne peuvent espérer autre chose que d’être l’écho d’un esprit mâle.

Au hasard, je suis retombé sur “Les désarrois de l’élève Törless”, que j’avais dû lire il y a longtemps, sans qu’il m’en reste un souvenir. En le feuilletant, je n’y retrouve pas ce qui me plaît dans “L’homme sans qualité”. Pourtant, vérification, c’est le même traducteur : Philippe Jaccottet. Pour dédouaner…

Non, je crois que ce qui me plaît, c’est bien la méchanceté et la mauvaise foi de ce “dernier texte”.