Brouillons

Par un effort soutenu, j’avais réussi à réduire le nombre de brouillons, dans ce site, de 135 à 82… Mais voilà, c’est endiguer un fleuve, et me revoilà avec 93 brouillons… Malédiction !

Le régime nocturne de l’image

J’aime les photographies que je pourrais faire, ou que j’aimerais faire. (Je parle ici de mon goût, et j’ai décidé d’illustrer ce goût avec des choses amies).

Commençons par les carrés d’ombre de Régis Feugère 

Un paradoxe,

Car nous vivons à l’ère de la grande lumière, celle de sa victoire totale sur l’ombre…

Régis Feugère assombri

Non ! Non non, nous vivons à l’ère de la grande lumière, celle de notre victoire propre sur l’obscurité du ciel nocturne. Nous éclairons nos ombres, les chassant partout, internes externes. Et pourtant, Victor Hugo déjà l’avait compris, Satan est insomniaque. L’enfer n’est pas cosy, il est en pleine lumière, crue, pleine lumière de l’aveuglement, pleine lumière de l’insolation (Sekhmet en Égypte antique), et quand on veut torturer, on supprime la nuit. Le regardant panoptique, c’est nous, sur nous même, Satan condamné à se re-garder lui-même, à s’observer sous toutes les coutures, toujours, à s’ausculter le derrière, sans l’ombre d’un poil. Notre enfer est lisse, chaud et lumineux.

Souvenez-vous : la vie de l’espèce, millénaire, à lutter contre la nuit ! Et la victoire maintenant, tellement victorieuse que nous en sommes là, ici, jusqu’à devoir nous battre contre une si étrange (si honteuse ?) « Pollution lumineuse ».

Quel retournement ! C’est nous qui voulions tout voir, de peur. La vérité, c’est que dans toute cette lumière, on ne voit même pas le bout de nos pieds. La vérité, c’est qu’on avance dans une poisse, qu’on n’est pas plus voyant qu’avant. Qu’après un gros siècle de chimie et de psychanalyse, aucun de nos vrais tourments n’a été calmé, les études comportementales ne font que produire des politiques déviantes, les prédictions se plantent toujours, et on y voit toujours pas plus loin que la portée des phares dans la nuit, à peine assez pour négocier le prochain virage. Et encore, avec cette petite piqûre d’adrénaline qui annonce la sortie de route possible. Rien de plus, rien de moins qu’un surfeur en équilibre sur la vague la plus meurtrière.

À la frontière entre la lumière et l’ombre, comme l’espèce, j’ai peur de l’ombre, et pourtant j’aime les manières noires. Fascination pour ce qui risque d’apparaître ? Fascination pour ce qui va disparaître ? Fascination enfantine pour ce qui fait peur ? Mes peurs sont des peurs enfantines, et nos peurs enfantines sont des peurs ancestrales. Les peurs ancestrales sont plus fortes que les névroses bourgeoises. J’en suis persuadé depuis longtemps, l’œdipe est un luxe accordé aux survivants, ceux qui on survécu au noir, à la dévoration, au prochain virage, au destin de gibier, de réserve de protéine, de champs de champignon et larves parasitaires…

L’image (toutes) est entre son apparition et sa disparition, autant dans le noir que dans le blanc, autant dans l’ombre que dans la trop grande clarté. Et je ne saurais choisir entre les apparitions/disparitions dans le blanc, et les apparitions/disparitions dans l’ombre, comme je ne saurais savoir si les frontières de l’ombre de Régis Feugère racontent la disparition du monde ou l’espoir du chemin.

http://www.regisfeugere.com/

Photographies de Régis Feugère extraites de sa série “Kunizakaï” 2012

J’ai emprunté le titre de ce billet à Gilbert Durant, in “les structures anthropologiques de l’imaginaire”.

EnregistrerEnregistrer

Le 15 juillet, chez Golo

Cette semaine, je suis passé faire un ultime petit reportage photo sur la fin de réalisation du prochain livre de Golo, qui sort en octobre : le premier tome d’« Istrati ! ».

C’est le projet immense d’une synthèse BD en deux fois 200 pages environ des écrits autobiographiques de Panaït Istrati, écrivain roumain du début du XXe qui choisi d’écrire ses romans en français.

Comme B. Traven dont Golo a déjà réalisé une biographie en BD, Istrati est un éternel vagabond, qui fuit plus qu’il ne voyage. Et je sais aujourd’hui à quel point Golo aime ces exilés volontaires qui sont ses frères d’âme, lui qui eut aussi sa « fuite en Égypte ». 

Je reparlerais du livre à sa sortie, en octobre, puisque Golo m’a permis de faire partie des premiers lecteurs (privilège de voir des livres se fabriquer autour de moi). Mais en feuilletant le premier tirage papier, annoté des corrections,  je suis tombé en arrêt devant une sublime double page mettant en scène une rixe sous la pluie, et je n’ai pas résisté à la photographier et à la poster ici tout de suite, “pour patienter” :

 

Hier aujourd’hui

Hier, claire conscience que les jours précédents avaient été comme ouatés, comme anesthésiés moralement quand m’est tombé derrière la nuque, en masse d’acier, ce soudain accès de mélancolie.

Et ensuite une fatigue tout aussi brutale, profonde, qui m’a fait fuir la petite fête, vite, sans même sortir le reflex.

Et le matin suivant, ce matin, après une nuit très longue, l’envie de nettoyer la table d’un revers de main, d’en dégager la surface, et d’y construire une chose, unique, simple et neuve, à partir de rien.

Portrait : Régis Feugère

Je suis passé voir Régis Feugère dans son “magasin de papiers“. Je voulais réaliser un portrait, spécifique, sachant d’avance que “ça n’arriverait pas”. Comme d’habitude, je me suis laissé aller à la situation.

Régis m’a offert un café, et j’ai eu tout le loisir d’observer la très longue performance d’un étrange client excentrique, anglais peut-être, se présentant comme “écrivain”, ou “scénariste”, accompagné d’un adorable Herdal à trois pattes.

Peu importe, je suis revenu avec un portrait présentable, et rien n’est plus ennuyeux que de réaliser ses projets…

maman agonisait lentement

J’ai différé jusqu’à cet âge, d’un début de vieillesse, pour lire Claude Simon. Je dois avouer que je goûte chaque phrase comme une douceur de fin de repas. Et ceci, malgré l’insanité sociale… Il faut bien s’y faire, si on veut lire.

Pourtant, je finis par voir le système de l’écriture, son esthétique, et à en être agacé parfois.

Mais c’est beau, oui, et ça roule sans heurt, plus chaud qu’en général chez ces nouveaux qui n’ont plus rien de nouveau.

Je voulais juste retrouver quelque chose qui peut se lire à haute voix.

Et même si parfois on n’a plus aucune idée de comment commençait l’interminable phrase qui se termine par

« puis s’éloignaient peu à peu avant de mourir entre les pins, les poussiéreux buissons de lauriers et les massifs bordés d’iris dans le jardin où couchée comme une sorte d’épouvantail sur cette liseuse recouverte de cretonne à fleurs, que selon les heures on déplaçait sur le gravier en suivant la marche des ombres, maman agonisait lentement.  »

Requiem Pour Le Temps Present

Cette musique… je ne peux pas dire que j’ai de grandes relations avec la musique en général, mais celle-ci me provoque un mélange inextricable de réminiscences, autour de mon enfance, de sons, d’images, d’ambiances et de fictions…

Le coup de l’élastique

Tiens, à propos de Sophie Guerrive, elle me raconte qu’hier, sur le tournage d’un petit reportage d’Arte, le réalisateur lui a demandé de faire « la même chose avec l’élastique, comme sur la photo ». Cette photo :

http://littleasia169.tumblr.com/post/123033536790/sophie-guerrive-photographie-alain-françois

 

Et toujours à propos, j’ai donné aujourd’hui à l’usage commun cet autre portrait de Sophie pour Wikimédia :

Sophie Guerrive en résidence à la Cité Internationale de la bande dessinée et de l'image

EnregistrerEnregistrer

EnregistrerEnregistrer

EnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrerEnregistrer

“Batailles”, toute l’Histoire selon Sophie Guerrive

Le nouveau livre de Sophie Guerrive est un leporello : une unique longue bande pliée en accordéon de manière à pouvoir la feuilleter par double page, ou la déplier (mais il faut avoir un peu de place), présentant un unique dessin de 6 mètres de long racontant l’histoire des hommes, de leur conception par des extraterrestres (comme chacun sait, et surtout les amateurs de nanars US) à leur disparition catastrophique (prévu exactement pour très bientôt).

Si ce long dessin est édité aujourd’hui en leporello par les éditions ION, c’est à l’origine un volumen, que Sophie Guerrive a dessiné directement sur le rouleau de papier, selon le principe narratif linéaire de la tapisserie de Bayeux, et pas du tout en pseudo-rotulus comme cet escroc de Kerouac…

En fouillant, j’ai retrouvé dans mon album tumblr trois photos du rouleau originel en chantier, l’une du 30 juin 2014, et les deux autres du 6 janvier 2015. Ceci marquant autant l’importance du temps de réalisation que la difficulté à éditer un tel objet aujourd’hui.

Même si Sophie Guerrive a sorti plusieurs livres entre temps, dont le “Capitaine Mulet” dans lequel on retrouve cette même propension au pastiche d’un esprit médiévale, ce dessin a nécessité, pour le moins, un certain entêtement maniaque…

Les bouts du rouleau en chantier, où l’on distingue les annotations sur la période des combattants (octobre 2015) :

 

Le rouleau sur le sol de la Maison des auteurs, Angoulême

C’est donc un seul et unique dessin narratif, qui va d’un étrange début de l’humanité à sa fin en ultime échappée, par accumulation de petites scènes violentes qui se regardent et se lisent de gauche à droite, évoquant des souvenirs mythifiés de notre chaotique histoire réelle, mélange de mythes anciens (Prométhé) et contemporains (les extraterrestres démiurges), remplies de détails cocasses, humoristiques et grotesques. Il y a d’ailleurs paradoxalement quelque chose de vivant et joyeux dans cette longue théorie de massacres et catastrophes.

Procédé emprunté aux primitifs et à l’Art de la fresque, la continuité du dessin est assurée par une unité de lieu en arrière-plan, quelle que soit la disparité temporelle ou géographique des scènes. Malgré sa grande fantaisie, l’ensemble dessine un autoportrait tragi-comique de notre espèce malheureusement plutôt réaliste.

Le leporello sur le site de l’éditeur : http://ionedition.net/livres/batailles/

Quelques aperçus :