Le pince-oreille d’Adorno

Hier, j’emprunte « Théorie esthétique » d’Adorno à la médiathèque… En rentrant, je le pose sur l’accoudoir très plat et large du canapé gris. Ce matin, j’attrape machinalement le livre, l’entrouvre et le lâche en poussant un cri. Juste entre la couverture et la première feuille de ce gros livre blanc, il y a une bête noire bien vivante. Le réflexe instinctif passé, je reprends le livre et découvre un solide et vigoureux pince-oreille. Je m’approche de la fenêtre et le pince-oreille est évacué. Qu’il vive sa vie ailleurs !

Dans ce rêve

J’étais dans la maison familiale. Deux scènes se succèdent, comme la répétition d’une seule : mon père entre, il est dans la force de l’âge et porte un pull à grosse maille beige avec le col un peu haut. Je ne sais pas s’il a eu ce genre de pull. Mais il est ainsi, respirant de santé, bien coiffé… et donc ne ressemblant pas à un vieux chien abandonné, ce qui aurait été plus réaliste… Il entre donc, dans… la cuisine ou le salon, et ma mère et autres figurants indistincts demandent d’où il vient. On comprend qu’il revient d’une balade dans un endroit étrange qu’il affectionne… Je ne crois pas non plus qu’il faisait ce genre de chose.

Et la scène se déroule deux fois, et à la deuxième, le voile se déchire, et je prends conscience de l’anomalie : il ne devrait pas être là. Alors, il disparaît, et je tente de me tourner vers ma mère, pour l’interpeller, affolé, mais elle semble très jeune et insouciante, alors je hurle que je ne vais pas bien, que j’ai des hallucinations, que je vois mon père alors qu’il est mort, et je m’écroule au sol… et je me réveille, avec, une seconde, une immense fatigue et l’envie de le rejoindre.

Première pensée : ce n’est pas terminé, malgré les moments de distraction, le travail mental, étrange tâche de fond, continue, doucement, doucement.

Tulipe en papier

Voilà, je n’ai pas besoin d’écrire d’article détaillé sur la sortie très attendue de Tulipe de Sophie Guerrive ! Ce livre dont j’évoquais la publication lointaine ici est enfin  ! Il existe, tangible et feuilletable et il ne vous reste plus qu’à l’acheter. Et ça valait le temps d’attendre,  car c’est un livre juste parfait. Puisque les grands journaux culturels l’ont remarqué et relativement bien compris, il n’a pas besoin de mon blog confidentiel pour se faire connaître. Mais bon, vous pourriez quand même passer à côté, alors que, voyez-vous, si le XVIIIe siècle a eu Candide, nous, au XXIe, on a Tulipe :

http://www.editions2024.com/tulipe/

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gris

Je n’aime pas quand il fait nuit même en plein jour.

Plus exact : cette impression que le jour peine à se lever, laborieux, qu’il n’y arrivera pas, qu’il va retourner à la nuit sans s’ouvrir.

Qu’on devra attendre un autre jour pour voir le jour.

Vélo

Temps superbe, juste ce qu’il faut de fraîcheur, lumière thérapeutique, vélo, ressortir le vélo, et confirmer le retour au dynamisme, corps élastique, débit de parole sec et rapide, avec un léger énervement d’avoir été si éteint depuis juillet.

Réunion de travail, résoudre une petite expo, trouver des choses, de belles choses, rire, respirer.

S’insurger aussi. Toujours bon signe, le retour des paroles hautes.

Les arbres

En glissant le long du paysage, les arbres se perdant dans l’atmosphère fermée de l’automne, je me suis souvenu que j’avais beaucoup aimé Corot.

Et je me rendais compte, enfin, que je l’aimais encore.

Un portrait non crédité

L’un de mes portraits de Jorj Abou Mhaya illustre un article d’un magazine culturel, mais malheureusement sans les crédits. Chose qui devient très courante dans la presse. Et je ne suis pas non plus très convaincu par le maquettiste qui a laissé le sous-titre se perdre dans la moustache de Jorj…

C’est mieux

C’est pas gagné, mais j’ai décidé, cette semaine, que la lente descente était terminé. Que les tristesses devaient arrêter de servir de caution à l’abandon, à la perte de sens, au désarmement des motivations, au laisser-aller nutritionnel qui s’installe juste là, sur le bide qui s’arrondi tranquille, content du relâchement sportif…

 

La vraie malbouffe

Les réseaux sociaux ont toutes les caractéristiques du corps social. Ils en sont une émanation modernisée. Rien d’autre. Et, comme sur la place publique, la vérité et la subtilité n’y ont pas de place. Ce n’est pas un mal. L’hypocrisie est indispensable à la vie sociale. La disparition de l’hypocrisie, c’est la guerre ou le meurtre. Passons…

Mais oui, il faut acter qu’il est impossible d’y exprimer quelque chose avec subtilité.

Souvent, par faiblesse, j’y poste un message abscons, comme la news douteuse de la NASA sur le moteur interstellaire le jour de l’élection de D. Trump. Il aurait fallu, pour expliciter ce post, un message long et j’y aurais perdu encore des « amis facebook », c’est-à-dire des liens sociaux qui parfois sont fructueux au-delà des incompatibilités sociales ou politiques.

Il aurait fallu que j’explique que la surconsommation de la nourriture informationnelle industrielle est un leurre, plus que des oeillères, une véritable immersion dans un monde virtuel. Ainsi, je ne peux pas plus juger qu’un autre s’il se passe quelque chose d’important ou pas, ce jour d’élection d’un populiste, mais personne non plus, et si l’annonce de la Nasa s’avère sérieuse, alors il est très sur que l’Histoire retienne cette annonce pour son importance historique, alors même qu’on aura oublié l’existence même de D. T.. Ou du moins les dates de son ou ses mandats… À moins d’un improbable changement de régime, ou s’il déclare la 3e guerre mondiale (on en est vraiment qu’à la 3e ?).

Je ne sais pas ce que gardera l’histoire, et s’il y aura encore bientôt une Histoire, mais cette manière de consommer collectivement l’annonce du jour, toujours renouvelé et aussi vite assimilé, colportée, qu’oublié, est la pire des manifestations du spectacle.

Tout ce qui se prend pour intelligent se vautre dans cet auge infâme, en méprisant ceux qui se nourrissent « réellement » au supermarché. Mais la nourriture industrielle est indispensable en tant que nourriture, alors que l’information débile qui fait le commun du cultivé est, reste, et restera de la merde.

Dans ma salle de bain

Je pensais ce matin, jusqu’à la dernière seconde de l’apocalypse, les radios humaines diffuseront de la musique de merde.

C’est l’écho que nous laisserons.

Dans la nuit de jeudi à vendredi

Dans une poisse d’insomnie, retour à conscience claire avec ça dans la tête : « Tous nos désirs cachent un salaire vil ». Tends le bras par réflexe, prends le smartphone et note la phrase. Le matin, m’en souviens, et accepte, sans être sûr de bien comprendre…

Revenir à soi

Après tout, ce blog est narcissique, alors revenir à soi, trahir le rêve (l’interpréter donc) pour ne retenir que racine.

Interpréter mes morts, interpréter les photographies anciennes. Se demander, vite, pourquoi j’évite d’écrire ces petites choses.

J’ai lu, dans ces morts récentes, des petites choses de moi brouillée par mon narcissisme.

Une.

Ma grand-mère était si autoritaire qu’elle m’a traumatisé par sa colère lorsque mon père a vidé mes poumons de l’eau sale du fleuve. Un vrai traumatisme qui a eu des implications graves sur mon évolution. À trois ans, de victime (de mon jeune oncle), je devenais coupable. Ensuite, les vacances à la campagne, carcérales, autoritaires, chiantes, sous la surveillance de cette « sale femme sans cœur » à l’accent horrible.

Voilà mon point de vue, obtus, obstiné, maladif, jamais remis en question, sinon par l’âge qui assagit les rancoeurs anciennes.

Ce que les photographies racontent : Une jeune fille qui grandi en période troublée, période tragique où un enfant meurt de peur, d’avoir couru sous la pluie, d’une écharde infectée, ou d’un bombardement… Dans cette période étrange que je ne connaîtrais jamais, moi, enfant des baby-boomers, une jeune fille a perdu un petit frère de la maladie bleue, un grand frère idolâtré qui ne reviendra jamais du front, et une soeur très aimée sous un bombardement aveugle.

Et voilà, ce que je prenais pour de l’autoritarisme maladif était l’expression d’une angoisse profonde, aussi vive que parfaitement réprimée, inexprimée, jamais, celle de la perte.

Elle nous a gardé, excessivement.

 

 

Un rêve de fin de nuit

J’ai fait un rêve étrange, étrangement sérieux, qui me dit de sortir de ma bibliothèque « Sur Racine » de Barthes et de travailler sur le comics US avec ça… Heu… Dans le rêve même, je sais que c’est chiant comme la mort, à la fois limpidement pertinent, et chiant comme la mort.

Ce matin, comme un automate, je sors « Sur Racine », mais aussi par association semi-consciente « Morphologie du conte », « Essai de poétique médiévale », « Poétique du récit », la naissance de la tragédie » et « La violence et le sacré ». Je regarde ces livres. Ils sont tous blancs sauf deux parfaitement rouge sang.

Me réveillant, je me dis que Racine n’est pas une référence anglo-saxonne, que les structuralistes ne m’aideront pas… Et je ne me vois pas me plonger « là » dans tous ces livres, alors que j’ai tant à écrire, tant de retard, de brouillon brouillon…

Chiant, les rêves impérieux.

 

Sur Photos de famille d’Anne-Marie Garat

J’ai tenté de lire « Photos de famille » d’Anne-Marie Garat. J’ai tenté de le lire par acquit de conscience, parce que ça semblait normal, dans ce sujet qui m’était donné… Et je suppose que ce n’est pas un mauvais livre, mais je n’ai pas réussi à aller bien loin, et je ne suis pas sûr de savoir exactement pourquoi. Pour un ensemble de choses, je suppose. Peut-être à cause même de la pertinence de son approche, qui fait qu’elle semble re-dire « ce que nous savons tous » ?

Je pourrais bien critiquer son écriture, mais pour être sérieux justement, je crois surtout qu’il y a une réticence à la sublimation. Lorsqu’une chose est simple, substantiellement simple, il est dangereux de la sublimer, et l’écart entre sublimation et manière est infime. D’où, peut-être, cette impression désagréable de dilution dans une manière littéraire d’un sujet à la fois simple, infiniment simple, anthropologiquement simple (audace comique), et d’une infinie profondeur.

Bien sûr, les humains ont toujours décoré la mort, mais le décor de l’un est le ridicule de l’autre. L’accumulation d’ekphrasis à laquelle condamne le sujet, litanie assommante, discours décoré, provoque un ennui certain et contredit le sombre silence des clichés choisis en illustration. Malgré l’effort littéraire certain, les mots restent très en deçà de la force négative des photographies. L’impression d’un pépiement superficiel d’étincelle autour d’un trou noir qui finira par tout absorber. La solennité des portraits anciens finit toujours par absorber toute lumière et enfin, gagner le silence.

Voilà qui n’est pas de bon augure pour la suite de mon enquête…

(Se souvenir : observer les rituels et ne pas les noyer de mots)

Temps mort

Je voudrais, j’aimerais, juste, un peu, que vous arrêtiez de mourir autour de moi.

Ce matin, la cérémonie, c’était pour Marcelle, cousine et prof d’histoire géo, la première qui m’a emmené dans un théâtre parisien (me souviens de presque rien, ni du nom du théâtre, ni de la pièce, juste qu’il y avait « des acteurs comiques qu’on ne voyait qu’à la TV » et que les sièges étaient lilliputiens, que même enfant mes genoux ne logeaient pas alors que je suis pas franchement grand) qui m’a fait visiter les catacombes, qui m’a perdu dans un grand magasin parisien (lequel ?) (Parce que je suis agoraphobe, trip psyché, saturation d’infos, perte de repère, angoisse), qui m’a fait enfin prendre le métro et fait découvrir qu’on m’avait menti depuis toujours, que les Parisiens étaient aimables et serviables, au contraire des connards suffisants de ma petite ville de province, qui voulait absolument une peinture de moi, alors je lui avais réalisé une petite gouache vaguement inspirée des paysages toscans…

Celle-là. C’était son tour, ce matin.

Donc, pose ! Continuez tous à vivre, au moins jusqu’au grand final collectif, s.v.p. ! ça me permettra peut-être de remonter la pente, de retrouver une motivation, de trouver pourquoi ou comment juste continuer…

Dans la nuit

Au dessus de ma tête, au dessus du béton, le cri des grues, l’annonce d’une saison.

Petite remarque

Note que, quand on feuillette des décennies d’exemplaires d’un magazine, on finit par avoir l’impression de toujours voir la même illustration de couverture, avec juste par moment des ruptures, comme quand le périodique passe à la photo.

Encore un exemple de cohérence esthétique d’un espace et d’un temps.

La conscience (sur ses lacunes)

Hier

Je suis devant ce rayon « roman graphique » de la médiathèque.

Déjà… séparer ces romans graphiques de la BD… Hum.
Déjà que juste avant, je trouve un livre de notre copine Juhyun Choi au rayon manga… Yann me dit « le classement est ethnique, sans doute ? ». Sans doute, mais passons. Donc, mon nez glisse devant le rayon roman graphique et s’arrête devant “La Perdida“, un gros bloc signé Jessica Abel… et là, PAF ! Grosse illumination ! Je me dis « mais j’ai lu ce livre en 2006, oui, 2006 ou 2007 ! » Et je comprends que j’avais lu un livre de Jessica avant de la côtoyer 4 ans de suite, et ceci, sans faire le lien, sans m’en souvenir !

Où pire, je me souviens de l’histoire, mais je n’ai pas rattaché cette lecture à la personne que j’ai rencontré ensuite. Ce qui est évidement presque impossible, une sorte d’exploit dans le domaine de l’idiotie… J’ai pourtant suivi son travail, lut un autre livre, et je savais… oui, une part de moi savait qu’elle était l’auteur ce livre… Mais pourtant « quelque chose ne s’est pas produit » totalement , une connexion consciente entre le souvenir d’une lecture, ce livre, et l’auteur qui était là, devant moi…

Un rapport avec le titre du livre ? Quoi qu’il en soit,
petite honte.

L’organe du père

Ha oui, à propos de cet organe du père… Quand on m’a mis un réflex numérique entre les pattes, comme ça, alors que je n’en voulais pas (c’est sale), j’ai été surpris de voir ce doigt glisser la molette en position “manuel” (tout ça est un cadeau aux freudiens, évidement), et monter l’appareil à l’œil (ce que je ne faisais plus depuis mon premier numérique en 1998), et réussir une photo, comme ça, sans réfléchir…

Je disais “je ne sais plus faire”.

Sauf que j’étais un bébé quand mon père m’a mis son appareil entre les mains, à l’œil (cadeau), et si je me souviens du labo avant 5 ans (j’ai un repère temporel infaillible : un déménagement),  je me souviens surtout de la bague qu’il fallait ajouter avant l’objectif pour réaliser des “macros” de fleurs dans le nouveau jardin (donc j’avais 6 ans), genre, la macro, que j’exècre évidement aujourd’hui (re-cadeau). Tient, je devrais en faire pour rire !

Et donc, quand on m’a mis un réflex entre les mains, je n’en avais pas touché depuis 1994, et mes mains ont fait le taff, toutes seules…

Bizarrement, ça n’a pas été une sensation agréable. Comme quelque chose qu’on m’imposait, un héritage forcé, que j’avais toujours refusé.

L’organe le plus paradoxal :

Mon père ne s’est coupé aucun doigt. Il aurait abandonné l’ébénisterie pour ne pas perdre un doigt, dit-on. Mais il n’a jamais abandonné. Il en faisait chaque soir, et tous ses week-ends. Mais, malgré ces étranges et terrifiantes machines castratrices, il n’a perdu aucun doigt, respectant scrupuleusement les consignes de sécurité apprise dans la douleur pendant son apprentissage.

Il est mort avec tous ses doigts. J’y reviendrais dans longtemps.

Et, un week-end dernier, dans le nouveau jardin de ma soeur, son mari veut couper un laurier que l’ancien propriétaire indélicat a laissé pousser haut et envahir les deux jardins voisins attenants. Alors, il sort la tronçonneuse, qui tombe en panne. Il se rabat sur une grande scie égoïne qui semble presque neuve. Une longue scie. Et je le vois cogner le bois avec les dents, et je comprends (je comprends ?) que c’est moi qui sais utiliser cette grande lame agressive. Je lui prends la scie, et par delà les décennies, laisse mes mains couper tranquillement les troncs du laurier géant.

Sentiment ambigu, renouvelé, comme pour le reflex… Encore un héritage forcé. Je sais me servir, geste inscrit profond, d’un tas d’outils à main, un tas, dont sûrement beaucoup dont j’ai même oublié l’existence.

De combien d’organes du père clandestins suis-je composé ? (j’ai évité « m’habite », parce que ça suffit, les cadeaux)

Où aller, si, un dernier pour la route : le nom de famille de ma mère évoque le laurier.

Photo Céline Guichard

Photo Céline Guichard