Le massacre est une forme culturelle

J’avais été fasciné, en parcourant des traités psychiatriques anciens, comme les formes de la folie se conformaient, comme toutes les autres formes culturelles, à l’esthétique de leur temps. Jusqu’à ce que Londres et l’âge d’or des journaux inventent conjointement la forme moderne du serial killer, celui-ci se prenait pour un loup, et attendait la nuit pour parcourir les campagnes. Le loup-garou était donc une « mode », comme les galéantropes, et les formes de la folie des formes culturelles parmi les autres, mêlant leurs pulsions aux matrices de la fiction, se reproduisant-colportant par mimétisme/défaut de mimétisme et s’adaptant aux caractéristiques urbaines, technologiques, organisationnelles d’une société donnée, mais aussi à la manière dont cette société se fantasme…

Comme les motifs décoratifs, l’Architecture, la peinture… Le roman, les contes… les légendes urbaines…

Mais il ne faudrait pas confondre la pulsion, individuelle ou collective, avec la forme que prend celle-ci pour s’exprimer. Toutes les formes du meurtre, et toutes ses motivations, traversent indifféremment toutes les sociétés humaines.

Ce qui est « culturel », c’est la forme, et l’efficace aussi, peut-être, parce qu’une foule armée de coquillage a plus de boulot pour dépecer une femme intelligente qu’un débile d’aujourd’hui qui n’a qu’à appuyer sur l’accélérateur… urbanisme, technologie, modèle de comportement…

Pour la pulsion, elle est inscrite dans l’espèce. Et tous les animaux plus ou moins sociaux ont des comportements similaires, c’est-à-dire le meurtre hors la prédation. Les éléphants, les dauphins, les singes évidemment, qui ne négligent pas le lynchage, et même les canards… Puisqu’un jour, un long jour, j’ai assisté à la mise à mort lente et méthodique, parfaitement collective, d’un canard par ses congénères, sans comprendre ce qu’il avait bien pu faire ou dire pour mériter ça ? Coin ?

Et les médias…

Ha ! Quant aux médias, il ne faudrait pas apprendre aux enfants l’esprit critique, ou à distinguer les fakes des cakes dans les news, mais faire rentrer dans les têtes, et pas seulement des enfants et des idiots, que ce qu’on nomme « les médias », est la forme la plus hypocrite, la plus inconsciente d’elle-même et donc la plus pernicieuse de fiction.

Non qu’il n’y a pas de “fait” à rapporter, mais que «les médias » en sont incapables, engoncés dans leurs formes culturelles conjoncturelles, et validant ainsi d’un même élan, les critiques des relativistes de tout poil, et les opinions viscérales les plus dangereuses. 

Pour les paranos : les patrons des grands groupes de presse ne sont pas derrière chaque papier, derrière chaque commentaire, car ils n’ont pas besoin, par connivence de classe, intérêt partagé, et travers acquis. Et, la bêtise du meurtrier met en jeu les mêmes mécanismes culturels que la bêtise du journaliste.

 

Les deux vies de Mikhaïl Mikhaïlovitch Tsekhanovski

En cherchant des renseignements sur les auteurs de la “librairie des écrivains“, je découvre par hasard les travaux graphiques de Mikhaïl Mikhaïlovitch Tsekhanovski ( Михаи́л Миха́йлович Цехано́вский ), un artiste russe né en 1889 et mort quelques jours avant ma naissance.

Réalisateur et animateur ayant participé au modernisme soviétique dans les années 20, il a aussi produit des affiches, des illustrations et des graphismes d’une grande clarté formelle, moins austères que nombre de ses amis plus radicaux des avant-gardes, et d’une simplicité qui les rend étonnamment actuels.

1926 :

Dans les années 40, son esthétique première, entre avant-garde (structure géométrique) et art populaire russe (imitation des silhouettes en papier découpé), se perd dans un calque des productions Disney, qui semble maintenant plus daté que les productions antérieures. Paradoxe de l’Histoire.

Je vois dans cette évolution stylistique de Mikhaïl Mikhaïlovitch Tsekhanovski, peut-être est-ce un abus de ma part, l’illustration du virage réactionnaire qui suivit l’instrumentalisation des avant-gardes par le régime soviétique.

Mais sa « première époque » est vraiment à la fois d’une synthèse épatante et d’une grande fraîcheur visuelle !

 

Un film de 1929

 

 

Tu veux qu’j’te dise ?

Il paraît qu’Éric Chevillard est le plus grand écrivain français vivant. Ouaip, c’est ce que disent ses copains, les autres vivants… Mais c’est ses copains… Alors, je sais pas trop… parce que j’ai tellement arrêté de lire beaucoup que j’ai fini par ralentir, et du coup, j’ai du retard… 

Plus le temps de comparer avec tous les autres, les vivants…

Alors j’sais pas jusqu’où il est grand, mais c’est un sacré marrant, le Chevillard !

Les couilles du singe du Chōjū-jinbutsu-giga

Mon camarade Elric Dufau revient d’un voyage d’études au Japon. Il en a ramené une pile de livres, rééditions de mangas anciens et quelques livres sur l’histoire du manga :Elric Dufau de retour du Japon - Photo Alain François

Mais il m’a aussi ramené une « boule » en plastique (Gachapon), tirée d’une de ces machines à souvenir  comme il en existait en France dans les fêtes foraines, de ces étranges coffres métalliques qui arboraient “Plaisir d’offrir, joie de recevoir”.

Ici, une page de forum qui évoque la chose

Dans cette boule de plastique toute contemporaine, elle, j’ai découvert, ho surprise ! un gadget de très bonnes tenues, un petit singe en plastique extrait des rouleaux Japonais du XIIe siècle appelés “Chōjū-jinbutsu-giga“, et couverts des aventures d’animaux anthropomorphes. 

Mon petit singe de plastique, adapté à la troisième dimension et un peu modifié pour qu’il puisse s’accrocher n’importe ou, est extrait de cette portion du rouleau :

L’intégralité du premier rouleau : https://commons.wikimedia.org/wiki/Chouju_Jinbutsu_Giga_1st_scroll

Le singe en plastique n’est pas vraiment adapté « directement » de ce rouleau historique, mais plutôt un élément du « merchandising » autour d’un coup publicitaire commandé par l’entreprise Marubeni Corporation au célèbre studio Ghibli  : leur adaptation animée du rouleau a « fait le buzz » et ainsi le tour du monde

J’ai fait remarquer à Elric que ce singe était anatomiquement « conforme » à son modèle dessiné et à la biologie : il arbore fièrement une belle paire de couilles d’autant visible que sa position les mets en valeur ! Et je me suis demandé si, en France, dans le même cadre (C’est-à-dire un cadre de distribution grand public), on aurait laissé ses organes à ce pauvre singe ! 

Gasp ! Tu as bien fait d’être Japonais, petit singe !

 

 

 

 

Tirade (sur “Juste Ciel” d’Éric Chevillard)

Je crois que j’aurai aimé, comme le moindre « mort » de “Juste Ciel” d’Éric Chevillard, avoir parfois ce genre de réparti, pour remplacer, éviter, et fuir même, des dialogues incohérents, maladifs, insensés, mortifères, psychomécaniques, attendues, à l’issu si écrite qu’on préférerait s’arracher la langue plutôt que les avoir prononcé, plutôt qu’y avoir joué et perdu d’avance, perdu d’avance, parce qu’il y a des échanges qu’il est préférable de ne pas avoir, contre le culte de l’expression, de l’éclairage, de la mise à plat, des points sur les i, des regards en face, et de toutes ces saletés de vérités débiles qu’on s’imagine devoir dire au mauvais moment :

« Sais-tu qu’en ce mo­ment même, à cet ins­tant, des man­drills errent dans l’ombre rose d’une sa­vane, une vieille dame s’écroule morte dans la rue, une sau­te­relle vert amande ef­fec­tue un bond, une bille roule sous un buf­fet, une sta­lac­tite de glace se dé­tache d’un pi­ton, une chèvre met bas, un ado­les­cent fait à ses pa­rents l’aveu de son ho­mo­sexua­li­té, une vague se brise sur un ro­cher, un grain de riz choit sur un col, une pièce de puzzle ir­ré­mé­dia­ble­ment s’égare, une bour­rasque em­porte un toit, un poète trouve une rime, une corde de gui­tare casse, un cy­cliste se frac­ture la cla­vi­cule, un in­cen­die se pro­page aux étages, une femme se cambre et jouit, un coup de feu part, un cygne plonge, un gâ­teau sort du four, un Van Gogh est au­then­ti­fié, des che­mi­nots se mettent en grève, un nuage de­vient un aigle, un ten­nis­man smashe, un ra­dis germe, un bébé vo­mit, un vin tourne, un cou­teau la­cère un corps, un éco­lier triche, un gar­çon de café tré­buche, une ba­nane est pe­lée, un la­cet se rompt, une hor­loge s’ar­rête, un sa­pin se couche, un cam­brio­leur pé­nètre par ef­frac­tion dans une vil­la de bord de mer aux vo­lets bleus puis dé­robe une pe­tite gui­tare es­pa­gnole, un groupe folk­lo­rique ré­pète son qua­drille, une pros­ti­tuée re­fuse un client ivre, du lait bouillant dé­borde de la cas­se­role, deux dé­mé­na­geurs dé­chargent une ar­moire, une au­to­mo­bile per­cute un mur, un gru­tier grimpe dans sa ca­bine, le cours d’une ac­tion s’ef­fondre, une fillette ra­masse une plume, un che­val se­coue sa cri­nière et chie, un homme brun se dé­bar­rasse d’une chi­que­naude du mé­got de sa ci­ga­rette, un homme blond aus­si, un écri­vain s’es­saye à autre chose, un cer­cueil des­cend dans une fosse, un cœ­la­canthe se pro­pulse vers l’ave­nir d’un coup de queue, une mé­téo­rite se dés­in­tègre en en­trant dans l’at­mo­sphère, une four­mi bi­furque, un mar­teau s’abat, en ce mo­ment même aus­si, Pal­myre, et d’ailleurs à chaque ins­tant, tout cela reste vrai. »

Sinon, que ce livre est drôle. Et tendre. “L’avenir n’existe pas”, message de l’au-delà.

Et noter, la naissance de la poésie, chez le personnage, de l’amour pour une morte ancienne comme http://bonobo.net/dialogue-sur-la-fille-virtuelle

Petit tremblement : Je dis, dans une autre sphère, mais exactement trente secondes avant : “je ne comprends pas pourquoi se faire épiler les sourcils doit vider les sinus ? Pourquoi ?” sans réponse, et je retourne à ma lecture, je tourne la page que je viens de terminer, et lit :

« On ne lui a seule­ment pas ex­pli­qué pour­quoi l’ar­ra­chage d’un sour­cil pro­voque l’éter­nue­ment. »

Heu… Tu te calmes, Chevillard, et tu restes dans tes livres, bien virtuel, bien loin, et sans interférer avec ma vie S.V.P. !

Non, mais quelle malice ! (dans le livre, et l’interférence avec mon continuum)

Qu’est-ce que ce livre est drôle !

Tu veux te soigner de tes petites misères ?

Passe par « à vau-l’eau » de Huysmans. C’est libre, donc gratos, et c’est un dépuratif, pour utiliser un terme dans le ton, des humeurs contemporaines si promptes à oublier la condition, la notre, et se souvenir qu’on s’en sort pas si mal.

Et son fonctionnaire dépressif annonce des littératures du XXe siècle, et Bartleby…

Au passage, noter que chaque génération pleure sur un Paris disparu. Ce qui tendrait à prouver que Paris passe son temps à disparaître. Image amusante.

Et puis, ça finira bien par arriver !

 

ou là :

Feuilleter Minchō #13

Céline Guichard a reçu Minchō N°13 par la poste. Elle avait été sollicitée par ce magazine espagnol qui voulait publier un article de Mara Gonzales sur trois artistes, dont elle : “The abject and its power in the work of Aleksandra Waliszewska, Céline Guichard and Maria Melero”.

Les pages sur Céline Guichard :

 

Minchō | Illustration and Graphic Arts Magazine

Mincho 13 couverture de Javier Sáez Castán

L’envoi me permet de découvrir une revue de graphisme et illustration espagnol très soignée, entièrement en anglais, je suppose pour des raisons de diffusion, avec ce dossier, donc, sur Aleksandra Waliszewska, Céline Guichard et Maria Melero.

Mais aussi, une couverture de Javier Sáez Castán, et des articles sur Daniel Johnston, Joan Sfar, Charles fréger, Javier Olivares, etc.

La revue est remarquablement bien imprimée sur un papier mat très blanc, très neutre, qui dessert à peine les photos, mais magnifie les dessins, et en particulier les à-plats noirs. Une belle revue de dessin, donc !

 

Les gardiens des livres

Une lecture du livre “Les gardiens des livres” de Mikhaïl Ossorguine, sur l’aventure de “la Librairie des écrivains”, pendant la révolution Russe

Read More →

Prisonnier des Amazones

Hier, Mai Li Bernard m’a prêté “Prisonnier des Amazones”, un petit livre de Boris Hurtel, chez The Hoochie Coochi, parce qu’en le feuilletant chez elle je lance “mais c’est trop mignon ça ! Tiens, je devrais un jour faire quelque chose sur les influences des bois de Kirchner sur la BD contemporaine !”

Oui, bon, on verra… En attendant j’ai lu “Prisonnier des Amazones”, et sous une jaquette très laide (pourquoi ?) se cache un très joli petit livre rouge (c’est volontaire),  dont l’unique défaut est d’être imprimé sur de la carte (pourquoi ?) et donc d’être assez difficile à ouvrir.)

Et c’est bien dommage, oui, parce que c’est en effet mignon à souhait, lisible, fluide et drôle sans être idiot (parce que ça se fait souvent), alors ça vaut le coup de forcer un peu pour l’ouvrir…

Peut-être que je me suis arrêté sur le titre à cause de l’écho au vieux “Prisonnière de l’armée rouge” de Slocombe, mais j’ai bien fait. Lecture plaisante et auteur à suivre, donc, et je tenterais de croiser “contes névrotiques”, son livre suivant.


(j’allais oublier de noter le lien hypertexte avec B. Traven évoqué et inspirateur

L’Album primo-avrilesque toute l’année

Avant d’oublier, noter que l’historique et problématique “Album primo-avrilesque” d’Alphonse Allais (éditions 1897) est en ligne sur Gallica :

« Problématique », car il pose la question de la réévaluation a posteriori d’œuvres, et même d’objets plus où moins volontaires, que l’Histoire dévoie de leur finalité première (le rire, ici) pour les intégrer dans un récit aussi cohérent qu’artificiel (l’Histoire de la musique, de l’Art et plus spécifiquement, l’histoire du monochrome).

Je reviendrais sur ces phénomènes de paréidolies culturelles ultérieurement, mais quoi qu’il en soit, voilà encore un document en ligne, en libre consultation, à l’importance historique incalculable.

 

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Dans le con d’Irène

Je suis chagriné, presque honteux de n’avoir lu “le con d’Irène” de Louis Aragon que maintenant. Surtout que ce con-là, j’ai l’impression de le connaître depuis toujours (et je pensais même l’avoir déjà dans ma bibliothèque).

Non, et jamais lu. Pourquoi ? Pas croisé. Pas croisé, simplement.

Aucune importance, l’injustice est réparée, et peut-être est-ce mieux, car je ne suis pas sur d’en avoir goûté tous les sucs, plus jeune. En particulier la motivation passionnelle, de celles, des passions, qui font pondre des phrases comme ça.

Car quelle surprise ! Le con d’Irène, texte maudit parmi les textes maudis, caché, censuré, au titre tronqué du con par Régine D., renié par Aragon, enfin suffisamment vieux pour paraître sans heurt en 2000 seulement, c’est-à-dire 74 ans après son écriture, n’est pourtant pas un texte érotique (mais le scandale n’était-il pas dans ces deux portraits de femmes qui se comportent en tout “comme des hommes” ?). Ce n’est pas un texte de genre, mais juste, simplement, tranquillement, un pur chef-d’œuvre de la littérature. Une merveille d’écriture sensible et sentimentale. Quelle force et quelle beauté dans ce con-là !

Au passage, cette parcelle qui vaut pour le tout (d’un inachevé et refoulé grand roman), le vaut doublement, puisque, d’une certaine manière, bien d’autres suivants sont entier contenu dans ce texte supérieur.

Pour la route :

« Un grand vent qui sortait de la mer creuse et noire, qui sortait de la mer pleine de noyés nus, un grand vent souleva, gonfla, le rideau de percale avec un bruit de ris soudain dans le hunier. On avait vu de mauvaises mines sur la route : visages de poussière, coléreux. Une nuit surnaturelle prend tout à coup le pays à la gorge des collines salées aux bas-fonds des marais où erre on le sait trop le feu grisou qui je le jure est l’âme revenante des enlisés ou pour être juste et rapporter l’opinion commune à tous ceux qui pensent avoir secoué à jamais le manteau souris des superstitions la combustion inexpliquée et détonante du gaz méthane des tourbières, et il n’y a pas là de quoi s’inquiéter, même à la nuit, même à la nuit surnaturelle qui s’abat soudain vers les quatre heures des bocages bleus aux combes humides, alors qu’il rôde quelque part un homme, magnifique à en croire le voiturier de retour de la gare, sous les premières gouttes larges de la pluie et dans le désordre des herbages frissonnants de la panique prévoyante des insectes. »

 

Si j’avais de l’argent… l’édition originale avec les illustrations d’André Masson, oui

 

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Le temps aujourd’hui

Impossible de savoir que nous sommes au cœur de l’été. L’air qui tombe de la fenêtre pour me rafraîchir le menton pourrait être de septembre ou octobre. Seul le niveau d’activité de la ville, anormalement bas, indique qu’il ne se passe pas quelque chose. L’Italie se dessèche et mes amis habitant au sud du pays gillent. Ici, c’est déjà l’automne. En bas, loin, fourmis, quelqu’un fait des circonvolutions sur un vélomoteur autour d’un autre, à pied. Évocation d’adolescence. En me levant, la résolution : profiter qu’ils soient tous en vacances pour me concentrer, et puisque fauché, au moins travailler (avec derrière cet espoir d’être content de ce qu’on a fait, d’en tirer cette satisfaction fugace, mais équilibrante, une seconde de calme).

J’ai ressorti la théorie postcoloniale d’Homi K. Bhabha, dans quel espoir ? Celui de trouver, peut-être quelques outils sur des questions qui s’imposent, là, depuis quelques jours. Depuis que j’ai écrit un article qui a levé un lièvre. C’est chiant, tu écris, et sort quelque chose d’inattendu, quelque chose de plus ambitieux, et tu sais que tu ne pourras pas publier ce que tu viens d’écrire avant d’avoir résolu cette nouvelle chose. C’est chiant.

 

 

Brouillons

Par un effort soutenu, j’avais réussi à réduire le nombre de brouillons, dans ce site, de 135 à 82… Mais voilà, c’est endiguer un fleuve, et me revoilà avec 93 brouillons… Malédiction !

Le régime nocturne de l’image

J’aime les photographies que je pourrais faire, ou que j’aimerais faire. (Je parle ici de mon goût, et j’ai décidé d’illustrer ce goût avec des choses amies).

Commençons par les carrés d’ombre de Régis Feugère 

Un paradoxe,

Car nous vivons à l’ère de la grande lumière, celle de sa victoire totale sur l’ombre…

Régis Feugère assombri

Non ! Non non, nous vivons à l’ère de la grande lumière, celle de notre victoire propre sur l’obscurité du ciel nocturne. Nous éclairons nos ombres, les chassant partout, internes externes. Et pourtant, Victor Hugo déjà l’avait compris, Satan est insomniaque. L’enfer n’est pas cosy, il est en pleine lumière, crue, pleine lumière de l’aveuglement, pleine lumière de l’insolation (Sekhmet en Égypte antique), et quand on veut torturer, on supprime la nuit. Le regardant panoptique, c’est nous, sur nous même, Satan condamné à se re-garder lui-même, à s’observer sous toutes les coutures, toujours, à s’ausculter le derrière, sans l’ombre d’un poil. Notre enfer est lisse, chaud et lumineux.

Souvenez-vous : la vie de l’espèce, millénaire, à lutter contre la nuit ! Et la victoire maintenant, tellement victorieuse que nous en sommes là, ici, jusqu’à devoir nous battre contre une si étrange (si honteuse ?) « Pollution lumineuse ».

Quel retournement ! C’est nous qui voulions tout voir, de peur. La vérité, c’est que dans toute cette lumière, on ne voit même pas le bout de nos pieds. La vérité, c’est qu’on avance dans une poisse, qu’on n’est pas plus voyant qu’avant. Qu’après un gros siècle de chimie et de psychanalyse, aucun de nos vrais tourments n’a été calmé, les études comportementales ne font que produire des politiques déviantes, les prédictions se plantent toujours, et on y voit toujours pas plus loin que la portée des phares dans la nuit, à peine assez pour négocier le prochain virage. Et encore, avec cette petite piqûre d’adrénaline qui annonce la sortie de route possible. Rien de plus, rien de moins qu’un surfeur en équilibre sur la vague la plus meurtrière.

À la frontière entre la lumière et l’ombre, comme l’espèce, j’ai peur de l’ombre, et pourtant j’aime les manières noires. Fascination pour ce qui risque d’apparaître ? Fascination pour ce qui va disparaître ? Fascination enfantine pour ce qui fait peur ? Mes peurs sont des peurs enfantines, et nos peurs enfantines sont des peurs ancestrales. Les peurs ancestrales sont plus fortes que les névroses bourgeoises. J’en suis persuadé depuis longtemps, l’œdipe est un luxe accordé aux survivants, ceux qui on survécu au noir, à la dévoration, au prochain virage, au destin de gibier, de réserve de protéine, de champs de champignon et larves parasitaires…

L’image (toutes) est entre son apparition et sa disparition, autant dans le noir que dans le blanc, autant dans l’ombre que dans la trop grande clarté. Et je ne saurais choisir entre les apparitions/disparitions dans le blanc, et les apparitions/disparitions dans l’ombre, comme je ne saurais savoir si les frontières de l’ombre de Régis Feugère racontent la disparition du monde ou l’espoir du chemin.

http://www.regisfeugere.com/

Photographies de Régis Feugère extraites de sa série “Kunizakaï” 2012

J’ai emprunté le titre de ce billet à Gilbert Durant, in “les structures anthropologiques de l’imaginaire”.

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Le 15 juillet, chez Golo

Cette semaine, je suis passé faire un ultime petit reportage photo sur la fin de réalisation du prochain livre de Golo, qui sort en octobre : le premier tome d’« Istrati ! ».

C’est le projet immense d’une synthèse BD en deux fois 200 pages environ des écrits autobiographiques de Panaït Istrati, écrivain roumain du début du XXe qui choisi d’écrire ses romans en français.

Comme B. Traven dont Golo a déjà réalisé une biographie en BD, Istrati est un éternel vagabond, qui fuit plus qu’il ne voyage. Et je sais aujourd’hui à quel point Golo aime ces exilés volontaires qui sont ses frères d’âme, lui qui eut aussi sa « fuite en Égypte ». 

Je reparlerais du livre à sa sortie, en octobre, puisque Golo m’a permis de faire partie des premiers lecteurs (privilège de voir des livres se fabriquer autour de moi). Mais en feuilletant le premier tirage papier, annoté des corrections,  je suis tombé en arrêt devant une sublime double page mettant en scène une rixe sous la pluie, et je n’ai pas résisté à la photographier et à la poster ici tout de suite, “pour patienter” :

 

Hier aujourd’hui

Hier, claire conscience que les jours précédents avaient été comme ouatés, comme anesthésiés moralement quand m’est tombé derrière la nuque, en masse d’acier, ce soudain accès de mélancolie.

Et ensuite une fatigue tout aussi brutale, profonde, qui m’a fait fuir la petite fête, vite, sans même sortir le reflex.

Et le matin suivant, ce matin, après une nuit très longue, l’envie de nettoyer la table d’un revers de main, d’en dégager la surface, et d’y construire une chose, unique, simple et neuve, à partir de rien.

Portrait de Régis Feugère - Photo Alain François

Portrait : Régis Feugère

Je suis passé voir Régis Feugère dans son “magasin de papiers“. Je voulais réaliser un portrait, spécifique, sachant d’avance que “ça n’arriverait pas”. Comme d’habitude, je me suis laissé aller à la situation.

Régis m’a offert un café, et j’ai eu tout le loisir d’observer la très longue performance d’un étrange client excentrique, anglais peut-être, se présentant comme “écrivain”, ou “scénariste”, accompagné d’un adorable Herdal à trois pattes.

Peu importe, je suis revenu avec un portrait présentable, et rien n’est plus ennuyeux que de réaliser ses projets…