« BOTANIQUE » & « BAISER » 2 Joie Panique d’un coup

Nouvelle maison d’édition, « Joie Panique »  sort deux revues d’Art d’un coup, deux superbes livres d’images contemporaines sans commentaire, mais réalisés avec soin et rigueur :

« BOTANIQUE » & « BAISER »

La maquette, la qualité d’impression et la numérotation à trois chiffres permettent de prendre la mesure de la belle ambition de l’aventure. Chaque revue est vendue 15 euros sur le site de l’éditeur, là : http://www.joiepanique.com

J’ai reconnu quelques connaissances perso, comme Céline Guichard, Mathilde Payen, Séverine Gallardo ou Pakito Bolino. Ce qui prouve que c’est une maison qui a du goût… Mais pour être exhaustif :

Le premier volume, « BOTANIQUE », présente 31 artistes sur 96 pages : Laura Ancona, Atak, Frédéric Bélonie, Stéphane Blanquet Blanquet, Elzo Durt, Christelle Enault, Brecht Evens, Shepard Fairey, Denis Félix, Anke Feuchtenberger, Roberto Frankenberg, Séverine Gallardo, Julia Geiser, Art Grootfontein, Céline Guichard, Hoel Von Helvet, Joel Hubaut, Lidia Kostanek, Sophie Lécuyer, Sarah Leterrier, Alexandra Levasseur, Rachel Levit, Lmg Nevroplasticienne, MTA, Helena Perez Garcia, Marc Prudent, Rebecka Tollens, Maïssa Toulet, Aleksandra Waliszewska

Le second, « BAISER », présente 26 artistes sur 88 pages : Flore Kunst, Nine Antico, Stéphane Blanquet, Vincent Bizien, Pakito Bolino, cloé Bourguignon, Marc Brunier Mestas, Isabelle Cochereau, Ayako David-Kawauchi, Luc Doligez, Philippe Dupuy, Elzo Durt, Anke Feuchtenberger, Andreas Haslauer, Joel Hubaut, Hyunjin Lee, Sarah Leterrier, Tristan des Limbes, LPFM, Philippe Narcisse, Julien Pacaud, Gianpaolo Pagni, Delphine Panique, Mathilde Payen, Pole KA et Marc Prudent.

Dedans, c’est comme ça, juste pour jeter un œil :

Un soir sur la plage

On ne regarde pas toujours des chefs d’œuvres… même quand on tape dans le patrimoine… Au hasard, tomber sur « Un soir sur la plage » (1961) de Michel Boisrond, réalisateur français tranquille, sans grande fantaisie malgré une filmographie particulièrement fantaisiste. Vue d’ici, maintenant, sorte de chantres de la mysoginie ordinaire et même presque héraut d’une pornographie à la papa plus salace qu’érotique. Chez Michel Boisrond, les femmes sont frivoles, infantiles et tranquillement abusables (pas que chez lui). Le scénario d’Un soir sur la plage est donc Boisronesquement fantaisiste et tiède, peu convaincu de lui-même, mais pourtant étrangement déviant grâce à « la fille du jardinier » joué par Daliah Lavi, jeune fille handicapée mentale, sadique et nymphomane, qui pend les chats, coupe la tête des poulets à la hache et couche avec tous les hommes… Voilà qui fait de « Un soir sur la plage » un demi-film pervers, l’autre demi se perdant définitivement dans la plus plate des enquêtes policières. Un film sans enjeu, sans consistance, sans personnage, sans psychologie, réactionnaire et antisocial avec une candeur déconcertante, mais avec juste cette improbable et fantasmé figure de folle sadienne. 

Malgré sa platitude, le film a été clairement vendu comme érotique :

Et on trouve plusieurs affiches assez vulgaires :

dont une de meilleure facture de Clément Hurel (celui de l’affiche d’à bout de souffle), malgré son style parisien daté, clairement marqué fin 50, début 60…

 

Quelques affiches de Clément Hurel

Tatiana & Olga Poliektova dans leur atelier

En fin d’après-midi, avec mon pote Elric Dufau, nous sommes passés voir les sœurs Tatiana & Olga Poliektova, deux jeunes réalisatrices, animatrices et illustratrices russes dans leur atelier de La Maison des auteurs, à Angoulême. Elles travaillent en traditionnel, dessinant sur feuille libre toutes les images clefs, avant d’animer dans After Effects

Portrait : Samir Dahmani

J’ai enfin pu feuilleter le beau livre de Samir Dahmani, « Je suis encore là-bas », qui vient de sortir aux éditions STEINKIS. Ce livre semble faire un étrange pendant à celui de sa compagne Yunbo : « Je ne suis pas d’ici ». J’ai feuilleté celui de Samir, mais je n’en ai encore lu aucun. J’espère en reparler bientôt. 

Le Quai des Orfèvres d’Henri-Georges Clouzot

C’est un film qu’on revoit. Mais vu il y si longtemps que c’est comme voir pour la première fois. Un regard neuf, une surprise, donc.  Un film beau, plastique, au noir et blanc riche, contrasté et savant.Un film étrange aussi, parsemé de petites intentions progressistes, et peut-être messages à l’attention de ceux qui accusaient Clouzot de collaboration. Sinon, c’est une enquête policière classique relativement palpitante, qu’on suit encore avec une certaine tension. Mais c’est surtout une figure de flic incroyable, la grande silhouette légèrement arquée de Louis Jouvet tenant le film entier. Les autres sont moins là. Même Bertrand Blier, un peu jeune. Les filles remplaçables (Il faut Arletty en face de Louis Jouvet. Elle n’est pas là). Non, comme souvent dans le polar, tout tient sur un personnage, un axe, un esprit particulier par lequel on voit le film, dont la moindre parole sonne comme une sentence, dont on attend le verdict.

Le film est de 1947. Le livre de Stanislas-André Steeman est de 1942 et s’appelait « Légitime défense ». Il ne racontait pas tout à fait la même histoire. Henri-Georges Clouzot a voulu que ça se termine bien pour les protagonistes principaux, faisant glisser la culpabilité sur un petit voyou tueur de (jeune)flic. Désignant un coupable idéal pour une fin morale, transformant à la fin le polar noir en conte de Noël. Le film a déséquilibré les personnalités, affaiblissant les personnages féminins au profit du flic. Alors que dans le livre, l’héroïne a une toute autre épaisseur :

« Le commissaire s’empressa, comme s’était empressé maître Larcier, comme s’empresserait M. Pons. Et Noël comprit. Ce n’était pas Belle qui se ferait à la prison, c’était la prison qui se ferait à Belle. »

Hé oui, dans le livre c’était bien la femme légère la coupable, de manière parfaitement classique, attendue, et ça explique le gros défaut du film, l’étrange mollesse de la conclusion, ce retournement plat après cette monté en tension que Louis Jouvet semble illustrer bien ironiquement en disant « et ça se termine en pipi de chat »…

Un très beau film et un cafouillage scénaristique final, peut-être par superstition commerciale… 

Lucrèce contre le roi d’Hollywood

Quand le scandale éclate, je suis en train de lire une traduction de Tite-Live. Et Denys d’Halicarnasse aussi. Il y avait une raison pour que je me perde là, aussi loin. Je partais d’une pièce de Shakespeare, de son sujet et de son pendant dans la peinture classique, commençant selon une vieille habitude à collecter les versions, par divers peintres, du suicide de Lucrèce… Read More →

Sigma, le troisième de Julia Deck

Sigma, c’est là, c’est le troisième livre de Julia Deck et c’est le troisième livre de Julia Deck que je lis. Et c’est le troisième livre de Julia Deck qui m’épate.

Et je suis plutôt content d’avoir été suffisamment intrigué par la lecture des deux premiers pour me pencher sur celui-là. Même si un peu surpris par l’apparente froideur du petit dispositif épistolaire, j’ai mis quelques pages à rentrer dedans avant de m’y perdre. J’oublie alors vite mes autres lectures en cours pour m’abandonner au plaisir de la farce. Je glisse vers le milieu du livre en ricanant, mais passé ce milieu, je suis fasciné. Oui, juste fasciné sans trop savoir pourquoi, roulant ainsi jusqu’aux francs éclats de rire de la fin… Et enfin là, je suis revenu à la première page pour goûter tout le suc ironique qui m’avait échappé en première lecture.

Pourtant, le monde de l’éthologue Julia Deck n’est pas rose,  il est même terrible, fait d’animaux sociaux aux affects rustiques, guère plus évolués qu’une meute de chiens. Et intelligence, culture ou position sociale ne servent qu’à justifier les pulsions et réactions instinctives d’individu narcissique plus esclave d’eux-mêmes que manipulé…

Dans ce Sigma, Julia Deck met en scène une lutte des classes très particulière, celle des très riches (et/ou célèbre. Ceux qu’on pourrait résumer par « influents ») exploitant la bourgeoisie juste d’en dessous comme le plus vil des prolétariats, à coup d’assistants (« Je t’en prie, même ton assistant a une assistante. »), de factotums, d’hommes ou femmes à tout faire, de larbins, vrais souffres douleurs et autres pseudo-amis. Elle présente ceux ayant une influence sur le reste de la société comme absolument infantiles, aussi dépendants que capricieux, et s’amuse à décrire par un dispositif astucieux une paranoïa spécifique de cette archaïque féodalité. Elle invente une théorie du complot ou toute élite financière, culturelle ou scientifique est espionnée et manipulée par ses larbins pour le compte d’une mystérieuse organisation paranoïaque… Avec, au centre, la quête d’un tableau perdu au pouvoir révolutionnaire…

On aimerait bien (peut-être, ou pas) que l’Art soit le lieu d’un tel enjeu, que la peinture, par exemple, soit si performative… Elle l’est, parfois, mais pas de manière aussi… performative ! Ici, le tableau perdu qui vous retourne la tête est un prétexte, un jeu simple qui permet de faire courir tous les chiens après le même lièvre et donne en même temps son enjeu métaphorique au livre. Comme « Vernon Subutex », la trilogie de Despentes, Sigma est une narration concentrique, un complexe de regard convergeant sur un même point (relativement conforme à notre manière d’aborder notre fragmentaire réalité en réseau),  mais là ou le roman de Despente se prenait un peu trop au sérieux et s’y perdait en naïveté, Julia Deck se montre une redoutable observatrice des gesticulations contemporaines. Elle joue à la Kubrick de l’apparente facilité des genres, le polar pour « Viviane Élisabeth Fauville », la romance pour « Le Triangle d’hiver » et le roman d’espionnage pour celui-ci, mais derrière le jeu esthétique et derrière l’ironie, son petit théâtre hypertextuel (en particulier les noms des personnages) est terriblement sérieux et malheureusement réaliste.

Mais qu’est-ce que ça fait du bien d’en rire !

Prise de tête de Fabrice Neaud

Fabrice Neaud est resté trois jours par chez moi, le temps de faire le tour de ses potes.

 

Une nouvelle visite de Frank Reichert

Delphine Chauvet, Frank, Golo

Samedi soir, Jean-Pierre Mercier me dit « Tu sais que Frank est le meilleur traducteur du monde ? ». Je lui réponds je sais, je sais ! Bien sûr ! C’est aussi, surtout, pour moi, l’éternel camarade de Golo, le scénariste de nombreux polars géniaux…

Nous les écoutons raconter leurs inépuisables anecdotes sur ce génie de Charlie Schlingo

Paris radote

Paris radote, vit sur sa réputation, s’imagine briller encore et ses écrivains… radotent tout autant. Si j’en crois mes réseaux, un écrivain très parisien se prend pour Benjamin Constant, radotant la vengeance littéraire, encore et encore… Une histoire de dossier, un pavé de 900 pages bavardes qui gavent à la 250e, environ, selon les premiers lecteurs. Et encore, seulement premier tome d’une de ces punitions qu’il semble que les éditeurs veuillent nous infliger de plus en plus souvent. Franchement ? Franchement il est extrêmement rare qu’un auteur aie besoin de 900 pages pour nous expliquer la vie. Ça se calibre pas, ok, mais quand on regarde en arrière, il y a eu quelques bons écrivains, et oui, ils ont eu rarement besoin de 2 fois 900 pages. Rarement.

Alors, c’est quoi cette mode idiote des bottins ? Une fuite en avant vers le pilon ? Un antidote superstitieux au numérique ? Ou juste une enflure de l’ego proportionnellement inverse à la pertinence du propos ?

Sagesse antique

J’ai compris, quand j’ai vu mon père s’atteler à des lectures en souffrance, qu’il voulait savoir ce qu’il y avait dedans avant de mourir. Geste esthétique, plus esthétique que philosophique ou spirituel, geste vain, vide, de contenance presque, il emportait un Romain ou un Grec ancien pour patienter pendant la chimio, assis sur ces gros fauteuils laids en compagnie d’autres malades. J’ai eu un réflexe, un demi-réflexe, à peine esquisse de réflexe, juste une légère vapeur de velléité de lui en parler. Me passait alors en travers de la tête que mon paysage culturel étant plus vaste que le sien… que j’aurais pu, que j’aurais du… mais non, j’ai compris, vu, accepté que je n’avais rien à dire, que je n’avais aucune leçon, aucun enseignement, aucune piste pour affronter, et que lui, jamais, jusqu’au dernier souffle, ne sortirait de sa solitude et de son mutisme habituel, de cet étrange continuum hermétique à sa femme même ou à ses enfants, ce continuum qui composa sa vie, une vie simple et prolétarienne, simplement laborieuse, mais d’un labeur obsessionnel, névrotique plus que de devoir. J’ai compris plus vite encore l’impossibilité et la bêtise de cette injonction à la communication. Il n’y en aura pas, ni parole, ni dialogue, ni regret de dialogue. Rien, juste l’évidence d’une génération. Rien d’autre que des évidences. Et je suis en cela comme lui, je ne suis pas du genre à espérer de l’autre, à attendre je ne sais quoi, une révélation, un échange, un équilibre des forces, une reconnaissance. Non. Rien. Les continuums des générations s’enchaînent, mais parallèles ne se croiseront jamais. 

Me suis souvenu qu’il avait dit avoir acheté ces auteurs antiques « pour sa retraite »… Mais il ne les avait pas lus « à la retraite », ou pas à celle-là, et voyant les livres qu’il emportait, j’ai compris qu’il se préparait. Peut-être même que cet étrange choix de lecture était un message, que c’était sa manière à lui, si peu disert sur lui-même, de montrer au monde qu’il était mourant et qu’il s’en accommodait.  

 

Brutalopolis

« Brutalopolis » de Mai Li Bernard, aux éditions Waknine, 2017

Alors que le Pop-Art émerge, le Brutalisme en architecture secoue le goût commun habitué au décoratif. Tous les deux sont nés en Angleterre à l’issue de la 2e guerre mondiale. Avec le Brutalisme, le mouvement moderniste reprenait là où il semblait s’être arrêté et insidieusement, le Pop, par son regard second sur des choses existantes, préfigurait le post-modernisme. Mais les deux secouaient l’ordre social des formes. Ces regards neufs sur les choses, les matériaux et les structures, les productions industrielles et les esthétiques utilitaires ou populaires, ont encore aujourd’hui une audience importante. Le Pop n’a depuis jamais cessé d’innerver la culture mondiale, et les sculptures utiles du brutalisme sont très à la mode sur les réseaux sociaux. 

Les merveilleuses éditions Waknine (qui sentent le protège-cahier), éditent aujourd’hui une monographie de Mai Li Bernard : 52 collages de gommettes colorées qui rendent un paradoxal hommage pop à l’architecture brutaliste. Comme une synthèse malicieuse des deux mouvements anglais, le chatoiement coloré des gommettes et une certaine préciosité des structures  s’opposent aux grands principes du brutalisme. Pourtant, derrière cette apparente contradiction, l’usage d’un moyen d’expression éminemment enfantin, simple et standardisé  (d’un nombre limité de couleurs et de formes géométriques), rappelle l’austérité des principes du mouvement brutaliste. Et c’est donc dans le protocole que le brutalisme est respecté, par l’usage tel quel, sans transformation, d’un produit de consommation courante. Et le résultat, qui oblige à porter un regard neuf sur un objet vulgaire, correspond au programme éthique d’Alison et Peter Smithson.

Mais au-delà du titre, lier l’architecture à l’enfance est évidemment pertinent. L’architecte, de l’enfance, garde la maquette, et un jeu d’échelle, un jeu mental, fantasque, entre le géant et le miniature. Avec le dessinateur, l’architecte fait parti de ces privilégiés qui continuent adultes une pratique enfantine. Inventer des architectures en gommettes, c’est ironiquement pointer la dimension ludique de ces formes géantes qui souvent nous en imposent par leur esprit de sérieux. 

Archives : allégorie (1996)

Avec Céline Guichard, nous avons eu un travail photographique commun de 1994 à 1996. Ces deux clichés possibles d’une allégorie font partie des dernières photographies argentiques, avant que le numérique entre dans nos vies…

© Céline Guichard et Alain François 1996

Monster Truck

En bas dans la vallée, j’ai cru qu’un cirque s’installait. Dans le soir, il y a quelques jours, les longs camions jaune et rouge, jaune et  bleu, comme des chenilles venimeuses. Le cerveau : « cirque ». Erreur. L’étrange appareil maintenant, des camions formant un carré fermé, avec rien au milieu. Ou plutôt, des choses difficiles à identifier, mais qui ne remplissent pas la surface délimitée. Quoi ? Ha, hors le champ circonscrit, je vois une carcasse de bagnole blanche, haute, trop haute, hissée sur quelque chose…  Une de ces voitures à roues disproportionnées ! Je comprends maintenant l’espace, c’est une piste, et les objets des obstacles… Le cirque américanisé ne maltraite plus des animaux exotiques, mais des bagnoles mutantes.

Brusquement, je prends conscience qu’ils sont là depuis plusieurs jours, et qu’à aucun moment je ne les ai vus fonctionner. Aujourd’hui, c’est dimanche… M’interroge toujours une seconde sur l’économie de ces choses… Et oublie… Il y a des faillites peu dommageables… (Toutes ?)

Brèves de Dunsany

François Bon a décidé de traduire et publier sur son site les fictions très courtes, étranges, absurdes et malicieuses de Lord Dunsany (1878-1957), auteur irlandais précurseur de la fantasy moderne et méconnu en France : « 51 Tales paraît en 1915, et c’est la Mort qui y joue, et des idées de fin de civilisation qui nous touchent directement… » Et en effet, ces petits bijoux textuels sont parfois prophétiquement vertigineux !

François Bon annonce qu’il mettra la page à jour au fur et à mesure de ses traductions. Voilà ce qu’il faut suivre ! Voilà ce qui mérite un peu de votre attention, plutôt que plonger avec la foule dans ces grands fleuves qui se jettent si vite dans la mer indistincte de la consommation culturelle !

À suivre, donc, ici :

http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article3980

Pays perdu, Jourde, etc.

Ma lecture de Pierre Jourde commence comme ça : je connaissais l’existence de « la littérature sans estomac » depuis sa parution grâce au jeu mnémotechnique avec Gracq. Mais je ne l’avais alors pas lu, me méfiant généralement des pamphlets. Et cet été, enfin, me passe entre les mains « la première pierre » (2013). Je l’ouvre et dès les premières phrases, comprends que le livre parle d’un autre livre, antérieur de dix ans… Intrigué, car j’aime les livres qui se répondent, j’abandonne cette lecture seconde pour remonter à la lecture première : « Pays perdu ».

Voilà comment j’ai lu Pierre Jourde. Et comme celui-là est plutôt du genre dent dure avec ses collègues, on devrait pouvoir l’être avec lui. Mais non. Non. Non vraiment, sans façon !

Peut-être que, rapidement… oui, mais voilà, je venais de Claude Simon, juste avant, et ma première lecture en fût faussée, parce que Jourde est plus rêche. Mais c’était un biais de perception, par contraste, et cette première sensation estompée, après l’évanouissement des immenses phrases chantantes de Claude Simon, j’ai vu plus précisément la dose de manières de l’écriture de Jourde, une dose qui peut agacer, mais qui fait de ce livre, Pays perdu, un long poème en prose. 

Mais pas que ça.

« Pays perdu » est le genre de livre qui vous fait rappeler que la bibliothèque (et la vidéothèque) du monde grouille de bourgeois bien habillés, des bourgeois bien propres, sans peau et sans les maladies et accidents qui vont avec, sans main et sans pied non plus… sans organes, tout en échanges verbaux compassés, codés, et pourtant ayant la prétention de faire rentrer l’universel par là, ce chas trop étriqué d’une aiguille trop polie. Ce n’est pas général, mais c’est massif.

Ha ! Cette vieille histoire sociale ! Alors, de temps en temps, par le hasard biographique, un écrivain arrive d’où on ne l’attendait pas, hors le cycle parfait de la reproduction familiale ou de l’un de ces destins de « raté de la famille » qu’on réserve à celui incapable de gagner de l’argent à l’international…

C’est ainsi, parfois, que le monde entre en littérature. Mon monde. Ce monde qui, pour moi, est le réel. Ici, plus précisément, celui de mes souvenirs.

Alors oui, chez Pierre Jourde il semble y avoir une tension irréconciliable entre la forme d’une écriture qui lorgne vers celles des grands bourgeois désargentés qui nous racontent si joliment leurs si nombreux non-problèmes, et le monde qui entre ici, ce pays perdu à triple compte, puisque pas seulement géographiquement et temporellement perdu, il l’était aussi pour la littérature, hors la littérature, et qu’il faut un hurluberlu pour l’y faire entrer.

Et qu’il devra le payer, semble-t-il. Mais ça, c’est l’histoire de l’autre livre

Alors, comment vous dire ? Le pays de Jourde perché dans sa montagne est bien plus perdu que les miens, de pays perdus. Pourtant, là-dedans, aucun exotisme pour moi, comme si chaque détail décrit trouvait un ancrage profond et précis, un ancrage longtemps abandonné, brusquement dépoussiéré par ma lecture tardive.

Comme si le pays de Jourde était une forme d’essence du pays perdu, si essentiel que j’ai cette impression vive d’avoir connu ces gens-là, ceux décrits, peut-être un peu moins rustique, à peine, d’avoir connu ces verres croûtés, peut-être un peu moins sale, à peine, ces piquettes, peut-être un peu moins piquantes… Non, ça non, les piquettes, je les ai connus telles que décrit, et elles étaient bien imbuvables ! Ils me sont encore en travers des papilles, de ces verres sales qu’on vous tend d’autorité et qu’il faut boire en tentant de cacher le retroussement instinctif des babines tout en répondant synchro « oui » de la tête à l’impérative question « il est bon, hein ? Mon vin… ».

Oui, ce pays perdu de Jourde est le mien, ou plutôt les miens, territoires, humains, animaux, ingrédients éclatés dans le temps et l’espace de mon enfance.

Alors ? Alors c’est étrange, je suis resté surpris de me retrouver, sans enthousiasme, juste comme une réminiscence neutre, dans un chez moi disparut, effacé, mais qui existe sûrement encore pour d’autres. J’ai approuvé et compris pourquoi et comme Pierre Jourde peuple son pays perdu de grandes figures mythologiques, comment il rend justice à une noblesse des êtres loin des salons, des titres et des médailles. 

J’ai compris la colère à venir et l’ampleur du malentendu. Et l’injustice croisée, de Jourde qui ose fabriquer des figures à partir des êtres, figures sûrement trop grandes pour les modèles, et des modèles qui ne comprendront jamais cet incroyable acte d’amour. Ce malentendu, vu et vécu ailleurs, est une plaie éternelle et irréductible, c’est le malentendu de la littérature.   

J’ai accepté les défauts du livre, un ressassement vers la fin, lu comme une manière de rester encore dans le pays, de s’y accrocher, comme une prescience des conséquences à venir, de sa plus grande perte encore…

Et enfin, j’ai rangé le livre dans le rayon de ceux qui comptent pour moi. Juste.

 

Le blog de Pierre Jourde : http://pierre-jourde.blogs.nouvelobs.com 

 

Portait : Sole Otero

In extremis, je suis passé voir Sole Otero, jeune designeuse et dessinatrice argentine qui termine sa résidence, et scannérise les planches de son histoire d’amour entre un[e] extraterrestre et un humain… (Quelque chose comme ça, je crois… J’espère lire quand sa BD sera terminée !)

 

Istrati ! genèse d’un livre

Le nouveau livre de Golo, « Istrati ! » (Actes Sud BD), est en librairie. C’est un gros pavé bleu gitane, roman picaresque comme on en fait plus, gorgé de péripéties, grouillant de vie et d’esprit, qui renoue avec une longue tradition du récit de voyage et revivifie le souvenir de Panaït Istrati, éternel vagabond comme les aime tant Golo. Et ces 276 pages d’aventures ne sont que le premier tome de cet immense roman des romans d’Istrati sur lequel Golo travaille depuis 2014. j’ai assisté à la gestation de la chose, à la masse difficile à saisir de labeurs, composés de lectures intégrales, de recherches historiques, iconographiques (et un livre comme ça est bien l’équivalent d’une thèse), d’écritures et de dessins en quantité qui dépasse de beaucoup le résultat final.  Tout ça pour le plaisir du lecteur. Et le plaisir est là, j’ai déjà goûté ! 

Pour avoir assisté à cet immense voyage immobile, je ne peux qu’en témoigner à l’aide de quelques photographies : Read More →

Se contredire

Ceux qui écrivent en secret ne connaîtront jamais les voluptés du blog, de cette manière d’inscrire son temps mental sur une timeline numérique, d’en assumer l’indécence, oui, mais aussi les incohérences, les répétitions cycliques (on découvre ses mécanismes de répétions et d’oublie, ses cycles dépressifs saisonniers par exemple), et on doit y assumer sa capacité à se contredire. 

Cet exercice est salutaire, sans compter qu’il oblige à se confronter en temps réel avec son écriture. Et en général, une écriture, on en a qu’une, et on ne l’a pas choisi. 

 

Visite de La Maison Russie

Me suis laissé prendre, hier soir, doucement, par le visionnage de « La Maison Russie » (1990), adaptation d’un roman de John Le Carré par Fred Schepisi. Je n’ai jamais lu de livre de John Le Carré, n’ai aucun goût pour les histoires d’espionnage, et n’identifie pas du tout Fred Schepisi… Et ce n’est pas la liste de ses films qui m’aide à comprendre qui est ce gars ? Mais voilà… Je me laisse glisser, malgré le scénar romantique attendu et un encéphalogramme plat, dans de superbes plans touristiques à la limite du reportage. C’est beau, c’est visuellement inattendu, c’est loin des clichés, et c’est assez agréable. On aimerait presque s’éterniser dans ces très beaux portraits de villes. Dans sa fantaisie romantique, le scénario est bien plus crédible que les ramassis de clichés violents qu’on nous sert habituellement sur l’espionnage. C’est sans violence physique, sans violence autre que la pression psychologique sur les personnages, et à ce propos, le réalisateur se serait efforcé de rendre tangible cette oppression et de faire monter un peu la sauce, et le film aurait été remarquable. Il était déjà relativement beau, il aurait suffi de peu, peut-être juste de supprimer la moitié de l’insupportable musique…

Ha si, quand même : Sean Connery y joue comme un pied.

Ha oui, aussi, à peine, derrière, un sujet très très sérieux : comment une bonne part de la haute bourgeoisie américaine qui tirait directement profit de la course aux armements a eu du mal à faire le deuil de la guerre froide…