Robot

Je ne sais pas combien de fois il faudra répéter, dans les temps qui viennent : les machines ne veulent rien.

(Le jour où elles voudront, on rigolera moins)

En passant chez Apollinaire

Je découvre qu’il croyait les sornettes du vieux mythomane Rousseau, qui n’a jamais été au Mexique. Et après tout, pourquoi ne pas le croire ? Je n’ai jamais compris qu’on attache tant d’importance à la véracité toujours relative des « dires ». Dès la cour de récré, j’étais surpris du plaisir des menteurs à tromper. Et alors ? Oui, et alors ? Alors rien. Si ça t’amuse…

Mais plus loin, Apollinaire, intelligent, se moque des prétentions à régenter la langue qui restera fluide et libre contre tous les manuels. Ses évocations d’Urbain Doumergue, grammairien passablement rigide, m’évoquent un article lu dernièrement sur la « dictature des algorithmes ».

Un article étrange, je ne mettrais pas de lien, et ambigu qui semblait se plaindre du fait que les algorithmes nous enferment plutôt que nous ouvrir au monde, ce qui est une évidence, puisqu’ils doivent bien construire leur tendance sur le passé, à la manière dont ils nous proposent toujours d’acheter ce qu’on vient d’acheter. Ce qui est d’une connerie rare. Aucun marchand humain n’aurait l’idée de demander « vous venez d’acheter un frigo, voulez-vous un autre frigo ? ». Bon, « ils » vont bien finir par s’en rendre compte…

Non, cet article était ambigu, car il se catastrophait de notre consommation de désinformation sur le web. Et semblait attendre des machines qu’elles se chargent de trier le vrai du faux. Ce qui, évidemment, est un cauchemar…  Qui décide de ce qui est vrai ou faux ? La majorité de ce que nous émettons n’a rien à voir avec ces catégories. Et cette manie, et de croire « qu’avant », nous vivions dans un temps où le vrai était vrai, où les journaux étaient sérieux et remplis d’informations vérifiables (ce qui est vérifiable, c’est qu’ils étaient remplis de mensonges et débilités), et d’imaginer, donc, que nous devrions être sous tutelle d’une machine, ou d’une autorité quelconque pour savoir ce que nous devons savoir, croire, dire, faire, et bien sûr pour qui voter…

Toujours la même maladie !

Prison esthétique

Le moteur esthétique est si puissant chez les poètes que Verlaine était heureux d’être dans une belle prison.

prison-verlaine

Les prisons de Verlaine

Oui, c’est la rentrée littéraire, alors, puisque malade, je passe par quelques textes annexes de Daniel Defoe, Théophile Gautier, Paul Verlaine et quelques autres, accessoirement, largement rebuté par mes tentatives de jetage d’œil dans l’océan contemporain.

Aujourd’hui, « mes prisons » de Verlaine, qui passe ici comme une parodie du genre. Je ne suis pas sûr de relire sa poésie (laissons mon adolescence morte et bien morte), mais il est là parfaitement drôle, dans ce compte rendu rapide de sa relation à l’incarcération, des punitions de l’école à ses vraies prisons, qui bien sûr, injustes, ne lui sont pas dues à son caractère de con. Évidemment !

Assez drôle, deux ans avant sa mort, comme à la fois il se moque de lui-même, de sa conversion passagère, de sa rédemption relative, et élude où minimise ce qui le gêne, tranquille, comme son homosexualité et les raisons vraies de ses arrestations. Après tout, il n’a fait que tirer sur Rimbaud, tenté plusieurs fois d’étrangler sa mère et s’emporter contre n’importe qui et n’importe quoi, de manière si discrète que la maréchaussée s’en mêle toujours. Oui, il est drôle, ce Verlaine, quand il cesse d’être chanté.

Travers

Pense : “J’irais toujours là où vous n’êtes pas. Horreur de la foule”.

 

unflic

Alain Delon

Je vois passer un extrait de film sur facebook.

Je dis « mais comment fait-il ça ? »

« Quoi ? »

« Ça là ! »

Je rejoue la vidéo

« regarde ! Il ne fait rien, mais avec ostentation ! Comment fait-il ça ? »

 

lesproies

Les Proies (note)

Hasard de la TV : dans “Les Proies” de Don Siegel (1971), des évocations de Vilhelm Hammershøi,  un corbeau à la con et les pensées des personnages en voix off. Étrange.

Entre-lire

Le retour de la littérature se confirme. Je regarde de nouveau les livres. Évidemment, ma lecture a encore changée.

Avant, n’importe quel avant, j’aurais été épaté par Musil, par exemple, comme j’aurais été surpris de trouver des échos à quelques billets anciens d’ici chez Lars Lyer.

Mais je crois que le mal de l’écho littéraire contaminant le réel est plus grave encore que ne le pense Lars Lyer, puisque son pamphlet n’échappe pas à l’immédiate métalecture, classification tranchante comme un coup de sabre japonais. oui, nous sommes…

Non ! Je ne peux même pas m’adonner à la facilité des bêtasses formules de la réaction : «nous sommes décadent, car trop culturel», «plus qu’écho grossier d’une chose déjà écrite», etc.

C’est vrai. Hein ? C’est vrai, oui ça semble vrai… Sauf que la petite voix ironique, derrière, me dit à quel point c’est idiot, vérité à oeillères, et qu’il y a partout sur les côtés, au dessus, au dessous et derrière, le grand horizon, grand pour nous, car pour le reste de l’univers il est presque rien, l’infinie mélodie, croisement de mélodies, vaste champ sonore, océan chaotique des échos culturels de toute vie humaine.

En gros, rien à voir avec la littérature, si nous ne sommes plus qu’écho de la littérature, mais tout à voir avec la nature même de notre espèce.

De la même manière qu’il ne restait plus aucun espoir à Debord lorsqu’il découvre enfin que le spectacle est l’essence de l’humanité. Sa vérité première et dernière.

Il n’y a rien, pour nous, en dehors de nous.

monoroue

Goku et la monoroue (note de lecture)

4701Je lis en travers « Goku », un manga de 1987 de Buichi Terasawa, l’auteur du célèbre « Cobra ». Je délaisse un peu Musil qui va me suivre longtemps. Il est chiant aussi à se demander « On peut lire les poètes, étudier les philosophes, acheter des tableaux, disserter toute la nuit : mais ce que l’on y gagne, est-ce de l’esprit ? ». Et bien, du coup, puisqu’il n’y a pas plus d’esprit à trouver chez les philosophes qu’ailleurs (je le savais depuis longtemps, mec, je les ai beaucoup  fréquentés), je lis des mangas,  ramené à la chose par la consultation de la bibliothèque de mon neveux.

Alors, Goku, qui donc s’appelle Goku, comme le roi singe, a aussi un bâton qui s’allonge indéfiniment, comme le roi singe… Ce Goku là est un détective du futur qui évoque beaucoup City Hunter de Tsukasa Hōjō, série commencée deux ans avant. Et donc, ce Goku est aussi l’un des avatars du roi singe du grand classique chinois “le voyage vers l’occident” où «pérégrination vers l’ouest», que j’avais évoqué dans cet article :

Les pérégrinations d’un singe [complètement] à l’Ouest !

Goku est un manga qui a le charme désuet d’une BD de gare haut de gamme à la narration pas toujours très fluide, plutôt elliptique même, malgré tout pas désagréable, avec une ambiance polar mais aussi un truc qui m’évoque “Magnus, l’anti robot“, vieille BD somptueuse et oubliée… Mais ne me demandez pas pourquoi… réminiscence de vieux lecteur. Bon, le dessin réaliste très SF psyché fin 1970’s (avec dix ans de retard) est pas si mal, avec de jolies disquettes du passé dans le futur, mais les intrigues de Goku sont simplistes et surtout prétextes à mettre en scène des femmes aussi plantureuses que dénudées. Oui, classique quoi, et très très proche des obsessions du personnage de City Hunter de Tsukasa Hōjō dont les clientes sont toutes aussi calibrées (lui, j’en parlais ici).

Et à propos de City Hunter, le personnage de Buichi Terasawa, qui lui fait explicitement référence au personnage du roman de Wu Cheng’en (XVIe siècle) par son nom me fait brusquement prendre conscience que je n’avais pas compris que Ryô Saeba (Nicky Larson pour les français des années 90), le héros de City Hunter de Tsukasa Hōjō était lui aussi un avatar du “Roi des singes” classique. Sauf que Tsukasa Hōjō, pour le coup… a filé la métaphore du bâton qui s’allonge de manière bien plus explicite !

Vous suivez ? Bon, mais je n’ai pas ouvert ce billet pour noter que le bâton qui s’allonge de “City Hunter”, grand classique du grotesque, faisait de lui une énième version d’un grand classique de la littérature mondiale

Non, je voulais juste noter qu’à la page 187 du tome 2 VF de Goku, les méchants surgissent juchés sur des monoroues gyroscopiques très proches de ce qui se vend aujourd’hui. Et si ce n’était sûrement pas totalement original, c’était quand même pas mal vu !

Goku---T02-p187

 

monoroue

 

Et là, je me dis que cette histoire de monoroue… ça m’évoque quelque chose… Mais quoi ?  Ha oui, je sais ! Un article monstre de Patrick Peccatte : https://dejavu.hypotheses.org/1377

 

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Retour devant le paysage

Je devrais peut-être faire comme mon grand-père, et écrire dans mon journal “réveil relax”. Relax est le mot qui revient le plus dans ces agendas qui couvrent 6 décennies. Mais je me suis trompé sur l’interprétation de ce mot. Pourtant, “relax” revient presque chaque jour, et parfois même “très relax”, et j’ai cru y voir l’indice d’une forme extrême de zénitude, qui après tout, correspondait avec mes souvenirs d’un gars toujours posé, toujours “relax”. Sauf que parfois, ce “relax” se complète de détails sur douleur, fatigue, tracas, et considérations diverses sur le sommeil. Que veut donc dire ce “relax” ? Par exemple, il peut y avoir un paradoxale : mal dormi / lever relax / mal de tête. Que veut dire ce “relax” ? Vraiment ?

Une piste par opposition : quand n’y a-t-il pas marqué ” “relax” ? Parfois, un “lever de bonne heure” remplace le relax… Relax voudrait donc juste dire “sans contrainte ” ?

Oui, mais alors, que veulent dire ces rares «lever normal» ?

Insondable mystère de l’univers !

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La vente des machines

Suis-je épuisé d’avoir pédalé trois jours sur les bords de mer ? Non. Je suis assis, couché même, d’avoir vendu ces étranges machines que ma mère ne veut plus voir, qui pour elle, ont participées à la mort de son mari. Mais plus sûrement, représente la passion de mon père, l’une de ses passions, et celle qui nous l’a volé, non dans l’agonie, mais toute sa vie. Il n’aimait qu’être seul face à son ouvrage.

Alors, vite, il fallait vendre ces vieilles machines « qui encombrent ». Je ne l’aurais pas fait, comme je n’aurais rien fait, en fait, immobilisé par «le deuil», mais chacun réagit différemment. Ma mère se venge peut-être de quelque chose. Je n’ai pas à discuter, et c’est ainsi que ce matin, les machines furent démontées et chargées dans un camion inconnu.

Pourtant, quelque chose d’étrange en moi. Je ne comprends pas ce que je vois, le démontage. Je ne comprends pas ce que je vois. Me passe par la tête que je devrais peut-être m’en trouver vengé, aussi, d’y avoir perdu une part de mon enfance, derrière ces machines infernales. Mais non, quelque chose est triste. Infiniment triste. Pas comme lorsque je suis passé quelques heures avant dans cette chambre, et que j’ai vu la plaque mortuaire enfin livrée posée sur le canapé. Une vrille aiguë. Tout ce qui rend la mort concrète est vif, encore.

Non, ces machines qui partent, que j’accompagne de toutes les blagues que je peux lancer aux gars costauds qui les portent, me provoquent quelque chose d’indéfinissable, mais de trop subtil peut-être, ou neuf, inédit, pour que j’arrive à mettre les bons mots dessus.

 

Les deuils sont des morts de parts de soi.

 

 

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Évolution liquide

Vu « Évolution » de Lucile Hadzihalilovic, réalisatrice de « innocence ». Belle surprise, beauté, étrangeté, et histoire hermétique qui laisse libre l’imagination et les interprétations. Un dispositif de départ qui évoque de très loin celui de “Traitement de choc” d’Alain Jessua. Mais juste pour l’univers médical, la rive, les rochers et une intrigue…
Ici, pas de fable d’anticipation sociétale, mais un conte onirique et aquatique, un fantastique impeccable qui sait créer l’inédit à partir de petits riens, d’effets visuels subtils, de jeux d’ombres et de textures, qui résonnent avec des fondamentaux de mon imaginaire. D’où adhésion perso perso ! Un film liquide comme un rêve, pas pour tout le monde, je suppose… Décidément, il n’y a bien que les filles qui font des films en ce moment !

Mémo

Les photographies disent : « ce n’est pas l’objet qui est beau, mais mon regard sur lui ».

Une passion familiale : Les photos de Paul (1)

Pour débuter mon exploration de la photographie familiale, une première sélection de photos de la fin des années 40 au début des années 70 (presque jamais datées ni annotées) de mon grand-père paternel, Paul François, orphelin, garçon de ferme, bûcheron,  zouave, mineur raté, livreur de lait, croque-mort, plombier, graveur de plaques mortuaires, mélangeur de peinture, vendeur de clefs à molette, réparateur de truc, etc., etc., et amateur de photos (approximativement) carrés bien avant Instagram.

Les photographies de Paul François sont et restent des photographies familiales. Je reviendrais plus tard sur le sujet. Mais on peut déjà noter qu’il est difficile parfois de savoir qui a fait la photo, car c’est une photographie [paradoxalement] “sans auteur”. Ce qui compte ici est de saisir un moment, peu importe que l’appareil soit tenu par le possesseur de l’appareil, par sa femme, un enfant, un ami, ou une branche judicieusement placée… C’est une pratique modeste et privée qui n’a de lien avec un contexte culturel plus large que par une évidente tension esthétique plus ou moins maîtrisée.

Ce corpus de photographies de mon père et ici de mon grand-père, dont j’ai d’une certaine manière «hérité», suscite beaucoup plus de questions qu’autre chose.

Mon grand-père garçon de ferme

Mon grand-père garçon de ferme

Par exemple, je crois que je ne saurais jamais comment un orphelin placé comme garçon de ferme a pu développer une passion pour la photographie au milieu où à la fin de son adolescence ? Comment un enfant hébergé et nourri dans une ferme très rustique a-t-il pu s’adonner (et penser) à une pratique aussi rare et coûteuse ?

(On peut noter aussi qu’il y a déjà des selfies…)

à suivre…

 

Libre ?

Pendant que j’écris le brouillon d’un article, le bourdon se réveille. Il s’est reposé, et ragaillardi, tente de nouveau de s’échapper. Sauf qu’il répète, répète encore les mêmes erreurs, enfermé par la limite de ses perceptions, incapable de comprendre à quoi il se heurte. Le voyant glisser sur la vitre, en rond, je m’énerve enfin, et décide d’intervenir. J’attrape un verre à eau large et une enveloppe kraft pleine de photographies, et je pose le verre sur la bête qui me semble encore plus grosse. L’envergure des ailes remplit le verre. Je glisse vite l’enveloppe et il pousse ses pattes, sans résister. J’élève l’ensemble devant la fenêtre ouverte, et il part en parabole à la vitesse de l’éclair, libre.

J’ai donc dû intervenir, puisque cette fenêtre est faite pour moi et qu’elle n’excède pas les limites de ma perception…

Désert

Je me dis que si j’étais dans la jungle, je pourrais décrire de grosses bêtes avant de me faire bouffer.

Reboot

Ce matin, il pleut et l’air pue. Derrière la bruine, un fond de moiteur reste des jours torrides. Ce week-end fut étrange, silencieux, très interne. Fonctionnement automatique, mais inexorables processus mentaux. Ces étranges reboots sont peut-être ce qui marque le plus ma personnalité. On efface, on oublie et on repart à zéro. Je ne dis pas que ça durera jusqu’à la mort, comme ça, vers un devant incertain dont la seule certitude est qu’il s’approche de plus en plus vite, mais après un demi-siècle, c’est encore le cas. Reboot.

Je suis plus tourmenté par ce qui reste que par ce que je perds. Capacité à perdre. J’avais appris enfant à faire semblant de perdre, pour provoquer un sourire plutôt qu’une grimace (car le méta-jeu était déjà plus important que le jeu, pour moi).

Bourdonnement, juste à ma droite. Pourrait être une grosse mouche prisonnière du rideau trop lourd. Je le tire, mais découvre un gros bourdon idiot, maladroit, qui rate systématiquement les deux fenêtres ouvertes. Je lui parle. Il s’entête à se cogner aux vitres lumineuses : “Je ne sais pas comment t’aider, tu sais…”. Il s’épuise, s’épuise. Il est énorme. D’un dernier effort trop haut, il vient de se sonner. Maintenant, prudemment,il marche, doucement, testant des antennes son environnement hostile. Je le vois mieux, je distingue qu’il a une patte folle, qu’il traîne péniblement.

Pas de métaphore. Juste un minuscule drame. Le monde est ainsi couvert de drame. En face, dans chaque appartement, les chats hésitent entre rentrer et sortir, pour faire chier. Ha, le bourdon grimpe sur le rebord d’une fenêtre à la force des pattes. La lumière est là, là, mais quelque chose le bloque… Derrière, le réel, devant, « ça ». Pas de métaphore ! résiste ! Laisse cette petite bête à son drame nu.

famille

Décimation

Je porte ce billet depuis quelque temps. Me demandant quand je l’écrirais. Alors pourquoi pas à l’heure la plus chaude de cette chaude journée ?

Lorsque l’après-midi décline, que la terre et les bétons des bâtiments rendent la chaleur forcée des rayons brûlants.

Cette heure étouffante avant un rafraîchissement qu’on attend pour revivre.

Pourquoi pas ?

Quatre personnes de ma famille, et plus spécifiquement de mon nom, sont mortes en relativement peu de temps. En quatre ans exactement, mais les trois dernières en quelques mois.

Étant donné que ce nom nous a été donné par un gars de l’assistance publique, nous sommes peu nombreux, moins que dans une famille sans ce cul-de-sac. D’où, ici, un sentiment de décimation. Je ne peux pas dire que le chagrin soit absolument insurmontable, que la tristesse soit accablante. Non, après les violences premières, le deuil se fait relativement tranquillement. Oui. C’est un peu cruel, mais les vivants avancent plus vite que les morts…

Mais, la succession étrange, le rapprochement, a suscité un insidieux sentiment de décimation.  Évidemment pas aussi violent qu’un accident de la route, drame qui éradique parfois une famille, mais quelque chose de l’ordre d’une petite fin du monde, d’un monde, au moins d’un univers mental. Oui, décimation, le mot m’est venu, je ne sais plus quand au cœur de cet été. Il décrivait, un peu exagéré, un sentiment.

J’entends encore mon grand-père en 2002, si fier d’avoir produit, à deux et en partant de rien (de son point de vue), un grouillement de petits enfants produisant des arrières-petits-enfants, et arrière-arrière… et là, à la suite de sa mort, une chronologie traumatique, car ce couple fondateur aura vécu vingt ans plus vieux que deux de ses enfants.

Bon, je trouve tout ça parfaitement normal. Il est normal qu’en vieillissant soi-même, les morts s’accumulent.  Parfaitement normal. Ce que dit ma raison.

Mais voilà, la succession, là et la mort de mon père, pourtant annoncé par une maladie qui ne pardonne rien, a planté profond la graine de ce sentiment de décimation qui m’accompagne et me colle à la peau comme la transpiration des jours trop chauds…

butor

Mille Butor !

Je remarque sur les réseaux que le Michel Butor était si graphomane que chacun a le sien, sans liens avec celui des autres. On peut donc juste dire qu’on a lu quelques livres… Je dois avoir un vieux poche de « la modification » quelque part, et d’autres…

Mais voilà, le mien Butor, je l’avais cité comme ça. C’était avant l’arrivée de l’iPad et des liseuses par millier… On en était encore à l’inconfortable affichage de texte sur l’écran. Les textes qui suivront cet extrait passeront aux oubliettes, car « balayé par l’Histoire » (incarné par Steve Jobs…) :

“En 1960, lorsque Michel Butor s’interroge sur l’architecture du dispositif de lecture, il ne pense pas au numérique évidemment, mais à tous les systèmes d’enregistrement « modernes » qui pourraient solder l’avenir du livre. Il détermine la spécificité de l’écriture dans la vision simultanée du texte :

« L’unique, mais considérable supériorité que possède non seulement le livre, mais toute écriture sur les moyens d’enregistrement direct, incomparablement plus fidèles, c’est le déploiement simultané à nos yeux de ce que nos oreilles ne pourraient saisir que successivement. L’évolution de la forme du livre, depuis la tablette, depuis le rouleau jusqu’à l’actuelle superposition de cahiers, a toujours été orientée vers une accentuation plus grande de cette particularité. »

Il y aurait donc une notion d’efficacité dans la « mise à plat » — la mise en page — de l’écriture, du simple souvenir d’un discours oral au livre, une histoire positive d’un perfectionnement progressif des archives de la mémoire.

Tout de suite, notre page Internet ne semble pas répondre à l’impératif progressiste de Michel Butor et si elle propose « simultanément à nos yeux une portion de texte », elle réactualise « les inconvénients de l’enroulement primitif » (page 134), et ne propose pas le « troisième axe en épaisseur, bien perpendiculaire aux deux autres, comme on empilait les lignes », mais une galaxie d’axes possibles qui apportent la perdition là où le livre permet « d’identifier rapidement telle région ». Le dispositif-monstre « écran/navigateur/page » de l’Internet ne correspond donc en rien à la définition des qualités du livre comme machine à relier et à lire les textes :

« C’est la disposition du fil du discours dans l’espace à trois dimensions selon un double module : longueur de la ligne, hauteur de la page, disposition qui a l’avantage de donner au lecteur une grande liberté de déplacement par rapport au « déroulement » du texte, une grande mobilité, qui est ce qui se rapproche le plus d’une représentation simultanée de toutes les parties d’un ouvrage. »

et aussi :

« Le fait que le livre, tel que nous le connaissons aujourd’hui, ait rendu les plus grands services à l’esprit pendant quelques siècles, n’implique nullement qu’il soit indispensable ou irremplaçable. »

« Décrire des meubles, des objets, c’est une façon de décrire des personnages, indispensables : il y a des choses que l’on ne peut faire sentir ou comprendre que si l’on met sous l’œil du lecteur le décor et les accessoires des actions »

Essais sur le roman, chapitre « Le livre comme objet », Gallimard 1960

Tiens, la dernière je vais en avoir besoin bientôt ! Encore… Sinon, je crois me souvenir que c’était à peu près le seul auteur “prénumérique ” que je pouvais citer pertinemment pour parler des évolutions numériques de la littérature.