Généralité

Depuis toujours, je suis pour le droit à l’indifférence. Ce droit a toutes les vertus : il assure la paix sociale et désamorce les provocations.

(le problème étant la polysémie de “l’indifférence”)

(le problème étant celui de réduire un phénomène complexe à un aphorisme)

(le problème étant que parfois on peut avoir tord, qu’on soit pour où contre un truc à la con)

(le problème étant qu’on a beau brasser la merde de l’actu dans tous les sens, ça reste de la merde)

 

 

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La guerre de Käthi

Toute photographie est un sphinx. Devant une photographie non informée, nous sommes désemparé, ne sachant quelle relation établir avec ce morceau de papier inerte.

Cet été malheureux, Je fouille, brasse et trie une masse de photographies anciennes. La seule chose que je sais, c’est qu’elles appartenaient à mes grand-parents paternels, et que si ces clichés anciens ont été conservés, c’est que pour eux, chaque photographie signifiait quelque chose. D’ailleurs, une bonne part des photographies étaient disposées dans deux petits meubes à tiroir de chaque côté du fauteuil de mon grand-père. Ce qui indiquerait qu’il les consultait encore peu de temps avant sa mort, il y a maintenant 4 ans. Il relisait sa vie, égrainant pour lui seul le chapelet des évocations. Pour lui seul, car personne de mes générations n’avaient vu la plupart de ces photographies. Ce qui, je dois l’avouer, me chagrine. Je ne connaissais pas l’apparence du père de ma grand-mère, par exemple.

Pour moi, l’ensemble est une masse presque informe. Je sais reconnaitre les photographies qui couvrent le temps de ma propre vie. Mais avant, je plonge dans des eaux de plus en plus opaques, et les visages ne me parlent pas plus que celui d’une photographie d’inconnu trouvée dans la rue.

Dix, vingt fois, je me dis “qui est-ce ?”. Et je sais déjà que pour beaucoup, je n’aurais pas de réponse. En effet, sur des photographies familiales, il peut y avoir un nombre invraisemblable de gens, famille proche, famille élargie, lointaine, voisin, ami, ami d’ami, petit et petite amie, collègue, vague relation…

Qui est-ce ?

Il faut que les gens reviennent sur plusieurs photos, réapparaissent, pour se démarquer. Oui, mais lorsqu’une personne n’apparait qu’une seule fois sur un portrait de photographe, ou une photographie d’identité, qu’est-ce que cela signifie ? On ne garde pas un portrait d’un voisin où d’un simple collègue…

Perplexité. Il reste bien quelques vivants à la mémoire faillible, à qui parfois on a montré la photographie 50 ans plus tôt, et qui pense que… Sans certitude.

Il faut aussi tenter de reconnaitre des gens qu’on n’a pas connu à des âges différents. tâche plus ou moins facile, car le corps change beaucoup, il peut grossir ou maigrir, et le visage s’élargit en vieillissant, et l’on cherche alors à retrouver une expression… quelque chose d’indicible. Mon arrière grand-mère avaient de grand lobes d’oreille, par exemple… Dérisoire indice. S’ajoute la capacité de la photographie à mentir, déformer, transformer au grès de l’angle du corps, de l’angle de la lumière, de la qualité de la prise de vue, du tirage ou du papier… De la taille du visage sur la photo. Parfois une tête d’épingle…

Et les photographies anciennes sont retouchées, si retouchées qu’on est souvent proche de la peinture. Sur ces photographies de professionnel, les gens sont méconnaissables, les traits de caractères ont été estompés, ou parfaitement effacés.

Alors, l’on est heureux lorsqu’un nom apparait au dos, une phrase, une date, n’importe quoi, n’importe quel indice qui puisse briser le silence de l’image.

On comprend alors absolument ce qu’on sait déjà : qu’une photographie ne ment ni ne dit la vérité. Elle est juste une forme du monde, froide et muette, qui ne communique avec nous que par ce qu’on lui apporte et ce qu’on interprète de son contexte.

Mon grand-père s’en servait, de manière absolument narcissique, pour raviver sa mémoire, pour raviver la mémoire de “ses” morts.

Ses morts qui largement ne sont pas les miens quand il n’a pas daigné les communiquer.

Et enfin, au dos de deux portraits, deux phrases, l’une en français, l’autre en allemand, avec le même prénom orthographié différemment : Ketty, Käthi. Je regarde ce visage que je ne connais pas, et cherche, fouille et rassemble quelques autres photographies où elle semble apparaitre…

Qui es-tu, Käthi ? Catherine ?

kathi-enfantKäthi est la jeune sœur de ma grand-mère. Mais je n’ai jamais connu de sœur à ma grand-mère, car Käthi va croiser la guerre. Pas la même que son père, l’autre, la seconde, qui de nouveau va tomber pile sous la forme d’une monstrueuse déjection de métal sur ce bout de frontière maudite, et sur Käthi l’année même de ses 18 ans.

Alors, je regarde ces photographies muettes, et je sais au moins pourquoi je ne connaitrait jamais Käthi, et pourquoi je ne saurais rien d’autre de sa vie que sa désastreuse rencontre avec un obus dont je ne connais même pas la nationalité. Quelle importance ?

Käthi, muette à jamais, jeune à jamais, nouveau sphinx familial, et cœur renouvelé de la mélancolie photographique.

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Le ragoût du Kāfiristān

Golo dit « Cossery pointait l’éducation coloniale dont Camus ne s’est jamais vraiment départi. Regarde, les personnages autochtones, dans ses livres, n’ont aucune véritable existence, aucune véritable identité. Ils sont comme transparent, un arrière champ qui laisse la place aux vrais personnages des romans, blancs, occidentaux. Pourtant, ce n’était pas un sale type, mais malgré des origines populaires, il restait imprégné d’une société ségrégationniste dans laquelle il avait grandi ». Et je ne peux pas le contredire. Je lance quand même « tous les personnages sont fantomatiques, plus des idées que des psychologies… » « Oui, mais les Magrébins n’ont même pas de nom ».

Je tente de fouiller ma mémoire, et sans certitude, je crois qu’il a raison, et même que sa remarque vient résonner avec quelque chose que j’avais ressenti à la lecture de l’étranger… Mais tout ça est si ancien, et ensuite, il y a eu l’affection pour les écrits philosophiques… Alors, je garde ma tendresse pour Albert, sans m’illusionner sur les capacités des hommes à regarder hors de leurs oeillères familiales.

L’enfance est une prison.

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La guerre de Ludwig

Donc, Ludwig habitait le Reichsland Elsaß-Lothringen. Pendant la Première Guerre mondiale, il était allemand. On me racontait qu’il avait été blessé (au centre sur la photo de groupe d’un hôpital militaire de Sarrebruck), qu’il avait « failli perdre une jambe », ce qui ne se voit pas, qu’il serait « rentré à pied sans prévenir », s’appuyant sur un bâton, et qu’il jetait des cailloux aux fenêtres de mon arrière grand-mère pour signaler son retour. Il y avait aussi des histoires de camp de prisonniers, mais mes souvenirs sont trop flous. Pas simple de retrouver une chronologie cohérente entre photographie et mythologie familiale.

Ce qui est étrange, pour moi, c’est de découvrir maintenant ces images, d’y trouver confirmation des histoires contées pendant les repas familiaux, mais de devoir réajuster le personnage que je m’étais construit. Pour moi, ce grand grand-père était une figure de bon vivant, un énergumène qui faisait tout le temps des blagues, voire de très grosses blagues. On me racontait des histoires de charrette de fumier démontée et remontée au faîte d’un toit alsacien, de vendange et vin clandestin, et je découvre un gars facilement reconnaissable, car quel que soit son âge, il a toujours la même expression fermée sur toutes les photos. Un gars sec, au visage austère, qu’on n’imagine pas vraiment drôle.

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Marie Madeleine

J’ai croisé Marie Madeleine dans mes premières années. Elle était une petite vieille fripée et gentille, apparemment. Elle avait traversé le siècle et deux guerres.

Hier, ma mère qui l’a un peu plus connue que moi : «Elle était d’une grande (au sens large) famille… Merchel… Merfeld ! Ils avaient des métiers itinérants…» «Des gitans ?» «Oui comme ça…»

Je n’en saurais pas plus. Marie Madeleine Merfeld, mère de ma grand-mère, qui perdra deux fils et une fille prématurément, sans qu’il n’en paraisse rien. Je n’ai jamais vu non plus ma grand-mère exprimer quelque chose qui ressemblerait à du vague à l’âme pour cette fratrie décimée par la guerre et la maladie.

Je ne savais pas. Je découvre des morts et des décombres, des vies déplacées, des destins brassés, et des caractères à toute épreuve, inflexiblement droits, gentils et résolument optimistes.

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Voilà donc les parents de ma grand-mère :

  • Maria Magdalena Kuntz, née Merfeld,
  • et Ludwig Kuntz…

Mais… “Mais, me dit-on, il s’appelait Louis !”. Oui, Ludwig donc, Ludwig/Louis, qui savait bien l’arbitraire des frontières, puisque l’une dansait autour de lui, un coup à gauche, un coup à droite, et qu’il voyageait transnational sans bouger d’un pouce.

Je le retrouve là dans l’armée allemande, avec casque et masque à gaz, ici blessé sur une photo de l’hôpital militaire de “Saarbrucken”. Et je vois pour la première fois des photographies de cette première grande guerre dont j’avais eu des histoires.

Je découvre le prénom incroyable de cet arrière grand-mère, que j’ai croisé, sans en avoir de véritable souvenir. Pourtant, de légende familiale, j’avais un lien particulier avec elle, et ne répondait que lorsqu’elle m’interpellait en allemand. Je découvre ces gens, et d’autres, sans trop savoir ce que ça fait ou ne fait pas. Chaque photographie est une énigme supplémentaire, une interrogation qui s’ajoute au trouble de l’identité dont je souffre… non, souffrir n’est pas le mot, mais qui est une particularité de ma personnalité “sans terroir”.

Oui, qui sont ces gens ?

Et qui suis-je, à ce bout là ?

 

Note de lecture / 12 aout 2016

Je crois que la plupart des commentaires sur « L’homme sans qualités » tentent d’y trouver une sorte d’augure. Parce que Musil est Autrichien et qu’il décrit la haute société « d’avant », il faudrait y lire les prémices de ce qui va se produire. Ils ne se rendent pas compte qu’ils condamnent ainsi l’œuvre qu’ils encensent à n’avoir qu’une valeur conjoncturelle, alors même qu’il me semble que ce qui frappe, ce qui reste frappant dans le texte, au-delà de tout ce qui se « démode » comme dans tout autre texte, c’est son inactualité.

Au passage, noter qu’une stratégie très commune des politiciens actuels doit être attribuée, selon Musil, à Bismarck :

« Dans ce dessein, il recourut à la technique d’un homme qu’il n’aimait pas d’ordinaire à prendre pour modèle, Bismarck, et qui consistait à faire révéler par les journalistes ses véritables intentions afin de pouvoir les confirmer ou les démentir ensuite selon les exigences de l’heure. »

Croisement

Dans un croisement, un croisement exact où il m’était arrivé des choses, 25 ans plus tôt, Elric me dit « François se demande pourquoi tu n’écris plus sur Jeandel… »

Et je n’ai pas su lui répondre. J’ai bredouillé quelque chose comme « et bien… la mort de mon père, il y a un avant et un après… je ne sais pas trop où j’en suis, mais je remarque que je me remets à écrire des choses comme j’écrivais il y a quatre ans, avant sa maladie… »

Ce qui ne voulait rien dire, et surtout ne répondait pas. Parce que je ne sais pas. Je sais exactement ce qu’il y a à écrire dans l’épisode suivant, depuis longtemps, et même pour le suivant. Pourtant, oui, je ne peux pas, pas que je ne puisse pas physiquement où mentalement, mais que ce n’est pas le moment. Il y a quelque chose d’incompatible avec ce que je vis.

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under stranger things

Vu Stranger Things, la série dont tout le monde parle… en bien.

Le problème, quand tu as des échos de ce niveau, c’est la possible déception.

La part nostalgie, reconstitution d’époque, je ne discute pas, OK, mais oui, grosse déception. Zéro invention, vraiment zéro ! Pas le plus petit début d’une idée ! Encéphalogramme plat. Produit surgelé.

Cette série est un plaisir facile, qui rejoue de vieilles scènes dans le vieux décor des fictions américaines des années 80, avec des grumeaux de machins des dix dernières années dedans. C’est presque agréable, mais ça ne provoque rien, ni peur ni tristesse, ni aucun autre sentiment, tellement les ficelles sont grasses, aussi grasses que la « belle » de l’histoire est anorexique. On est constamment évacué de l’histoire par les incohérences, les comportements sans lien avec les situations… (Saleté de gosses hystériques qui se gueulent dessus face à face), les méchants débiles et influençables (ha tiens, on va pas vous tuer, on va faire comme vous dites alors !), les ellipses faciles (mais… comment sont-ils revenus ?), les trucs « comme un cheveu sur la soupe » (pourquoi envoie-t-on un scientifique se faire bouffer dans un monde hostile sans rien pour se défendre, juste pour rire ?)… Pourquoi ?

Pourquoi ? Parce que c’est une scène classique, un effet classique. Oui, mais les clichés, faut les insérer dans une fiction, normalement, faut se faire chier à les justifier par l’histoire, et pas les jouer juste parce que ça se fait ! Et ce n’est pas le tout de rejouer des scènes mille fois jouées, il faut encore les jouer bien, les mettre en scène, respecter le timing, et non les édulcorer, les lisser et enfin les casser, comme lorsqu’on casse un vieux jouer rouillé retrouvé dans un grenier…

Et cette saleté de combinaison lunaire éclairée à l’intérieur du casque pour faire des drôles de visage à l’image, mais qui nécessairement t’aveugle… Pas obligé de répéter les conneries des autres, non plus !

Oui, déception, et arrêtez de penser à Spielberg ou Stephen King à cause des gosses en vélo et du monstre sous la ville. Pour tout le reste, c’est du côté de l’horreur japonaise que c’est pompé (lorgnez du côté des mangas pillés en silence. Débrouillez-vous, je les ai lus, moi). Et je suis désolé, mais « ça » n’évite absolument pas le plagiat (comme pourtant je l’ai lu) quand ça pompe à ce point des effets visuels des autres (Under the Skin). C’est vrai, pourquoi inventer ?

Je veux bien que ce soit amusant et que ça se laisse voir, mais c’est un amusement de basse intensité, mou et rance, et franchement, pour prendre un vrai plaisir à avaler cette bouillie réchauffée, faut être soit puceau, soit aimer jouir de se souvenir d’avoir joui.

dialogue café / 10 août 2016

 

“Je me souviens, j’étais petite, et ma mère se battait avec un poulpe”

Je m’amuse à répéter plusieurs fois cette phrase de Sophie, volontairement tronquée, abusivement arrachée à son contexte. Elle s’en offusque, où surjoue l’offusquée :

“Mais il était très gros, ce poulpe, sa tête était au moins comme ça !”

“trop tard, j’ai mémorisé ta phrase pour l’éternité »

 

Plus loin,

Je relève la tête, sortant d’une torpeur comme seule une brise fraîche d’été en fabrique. Je glisse les yeux sur le mur de livres, au fond du salon. Ce qui me vient est “à quoi bon ? David a raison”, mais mon àquoibonisme embrasse tout, au-delà des réseaux numériques.

Mais ça ne dure qu’une seconde. Grâce à une petite table ronde de la couleur de la plante étrange et toxique dont j’ai oublié le nom, j’ai retrouvé le chemin du clavier quotidien. La tête à l’air, à la lumière, le regard oscillant du paysage à l’écran, doucement, doucement, accepter le calme après les tempêtes.

 

ciel

Doucement

Doucement, je remets la tête dans le ciel.

J’ai arrêté de saboter, négliger, mépriser mes photographies lorsque mon père est tombé malade, il y a quatre ans. Je retourne à ma bibliothèque maintenant qu’il est mort. Pendant les quatre ans de sa maladie, je m’en étais éloigné. Je ne comprenais plus les livres, je ne les sentais plus.

Quatre ans.

Dérange la bibliothèque pour l’arranger, peut-être, sans en voir l’ordre encore.

Descends le gros “Zibaldone” de Leopardi qui n’était pas facilement accessible depuis des années. Enlève sa poussière.

Retourne à des recherches historiques, sans me donner encore de but fixe. Cherche les traces de Costantino Nigra dans Gallica.

Redécouvre des livres, comme ce minuscule « Les arts incohérents » de Sophie Herszkowics, et pose à mes côtés, avec la pile des livres de Golo, le « faire l’amour» de Jean-Philippe Toussain et « L’homme sans qualités » que je ne quitte pas en ce moment, un autre livre vierge : “Sur mon père” de Tatiana Tolstoï

dialogue café / 9 août 2016

« Et alors, ce mariage ? »

Lucie me répond une chose parfaitement limpide : “Et bien tu vois… l’image exacte est celle-là : la solitude au milieu de la cour de récré quand tu n’as aucun ami. »

Oui limpide. Nous rions, et elle ajoute « mais ça vient de moi, je ne suis pas… »

Je la coupe « Non, ça ne vient pas nécessairement de toi. J’ai cru longtemps que ça venait de moi, mais plus maintenant. Nous ne sommes pas solubles dans tout. »

Et là, Laure, sa sœur, acquiesce ostensiblement.

mauvaise foi

Les observations psycho / physio de Robert Musil m’intéressent peu. C’est surtout un très grand sociologue, qui me venge souvent de quelques observations personnelles.

Sinon ? Sinon est-il misogyne ? Pas plus que son époque entière, peut-être, mais pour l’instant les personnages féminins, entre singerie et mimétisme, ne peuvent espérer autre chose que d’être l’écho d’un esprit mâle.

Au hasard, je suis retombé sur “Les désarrois de l’élève Törless”, que j’avais dû lire il y a longtemps, sans qu’il m’en reste un souvenir. En le feuilletant, je n’y retrouve pas ce qui me plaît dans “L’homme sans qualité”. Pourtant, vérification, c’est le même traducteur : Philippe Jaccottet. Pour dédouaner…

Non, je crois que ce qui me plaît, c’est bien la méchanceté et la mauvaise foi de ce “dernier texte”.

La puissance Musil

De plus en plus souvent, je ris de la perfide méchanceté de Musil. Le texte était plaisant, il me devient amusant, par mon adaptation à la manière biaise dont l’écrivain détruit ce qu’il observe.

Après dix ans de lectures philosophie/sciences humaines, voilà donc que la mort de mon père me ramène les romans. C’est étrange. Pourquoi ?

Mais ça ne va pas se faire sans grincement. Me demande qui pourra passer après, où pendant Musil ? La comparaison serait cruelle. J’ai ressorti quelques livres, et demandé à Mai Li “Si je dois lire un premier roman de Jean-Philippe Toussaint ?”. Elle me cite les trois que j’ai, mais me tend “Faire l’amour”, comme “le premier de la tétralogie”. Hum… je pensais ouvrir « la salle de bain », qui traîne ici depuis très longtemps.

J’ai aussi un Claude Simon qui hésite… Et d’autres. Dix ans sans roman. Quel sens cela a-t-il ?

La pulsion doxique

Je cherchais à nommer ça, ce que je vois partout, ce que j’entends partout, ce que je lis partout, trouvant brusquement que le « réflexe réactionnaire » n’était qu’une des expressions d’un phénomène plus large.

Non, en voyant passer sur facebook des pseudosentences philosophiques idiotes qui trouvaient instantanément assentiment général, je me suis posé cette question : pourquoi est-ce irrépressible ? Pourquoi, confronté à certains stimuli, un nombre invraisemblable de gens répond toujours de la même manière, et ça depuis toujours, revivifiant chaque fois dans une nouvelle situation de beaux morceaux bien savoureux de connerie de cette doxa poisseuse qui compose la matière même des communications interpersonnelles ? Pourquoi est-ce irrépressible ? Pourquoi toujours balancer les mêmes conneries ?

Pourquoi toujours s’embourber dans ce que l’individu, en toute bonne foi s’imagine être une morale de bon droit, mais qui en fait, est TOUJOURS une erreur logique, une méconnaissance, une bêtise ordinaire, une réaction à la con… Pourquoi ?

Et c’est là que j’ai nommé ça la “pulsion doxique”, irrésistible instinct de la connerie partagée.

Glissement

Glissement brusque des amis d’enfance cachant mal leurs maladives jalousies et leurs haines croisées derrière un pseudo-intellectualisme d’époque au portrait d’un serial killer, qui aujourd’hui, nous semble malheureusement bien familier.

Où le projet Musil prend forme et sens : une observation cruelle, mais dépassionnée du monstre humanité.

Le texte lui-même est assez monstrueux, comme l’esprit nécessaire à un tel projet d’écriture. Continuons.

Je crois que j’aime ce livre, malgré ses horripilants personnages. Musil est cruel, et c’est amusant. Évidement que j’aime ce livre ! je vois bien que je m’enfonce dans sa lecture comme dans du beurre laissé trop longtemps hors du frigo. Allez, entamons la 2e partie avec curiosité !

décantation

Je tousse, je crache. Évacuer la poussière de l’atelier de mon père est une tâche herculéenne. Ce serait con de crever de ce qui l’a peut-être tué.

Je laisse décanter mes lectures croisées, et vient le sens, tranquillement. Il m’est impossible aujourd’hui de réprimer la lecture de classe. Le contraste entre les petits délinquants de Carco et les bobos viennois de Musil, personnages qui ne se croiseront jamais, rend lisible des choses qui peut-être, m’auraient échappé avec cette acuité là si je m’étais simplement plongé corps et âme dans “Lhomme sans qualités”.

Le mépris de classe n’est pas absent chez Carco, qui reste malgré tout un petit-bourgeois qui s’encanaille en littérature. Ses pauvres sont incapables d’articuler, incapables de se comprendre eux-mêmes, et ont même besoin qu’on leur explique la vie, leur vie, et la moindre de leur pulsion. Il faut qu’ils croisent deux encanaillées, une écrivaine-journaliste anglaise et une artiste bohème, qui « n’a pas besoin de voler, elle », pour que sens et destin s’expriment en mot, jusqu’au tragique qui les transforme en simples pantins d’un drame romanesque. Le pauvre petit délinquant à belle gueule n’était qu’un personnage d’une fiction mélodramatique fantasmé par une jeune lettrée désœuvrée.

C’est donner à l’éducation un pouvoir qu’elle n’a pas. Si le niveau social et scolaire rendait clairvoyant, le monde ne serait pas ce qu’il est. Et la pauvreté ne rend pas plus con qu’un autre. Et si l’on s’imagine qu’elle rend méchant, ce qui ne serait que justice, c’est oublier que la richesse provoque très couramment narcissisme, défaut d’empathie et cruauté gratuite.

Ce qui nous ramène aux dilettantes bourgeois de Musil, qui d’un coup, en deviennent insupportables de suffisance. j’ai lu une centaine de page oiseuse (le titre !), très agréable, oui, si l’on se laisse porter par le texte sans en saisir le sens.

C’est déjà ça

Donc, selon Robert Musil, la pulsion réactionnaire viendrait d’une stratégie très personnelle d’un individu n’assumant pas ses propres impuissances. Malheureusement, il y a une explication plus mécaniste : l’inertie. Le phénomène physique suffit largement pour expliquer cette allergie à la moindre altération de son environnement social.

Je ne vais pas répéter ici la définition de l’inertie, que je connais par coeur depuis qu’un professeur a lancé « c’est la propriété de votre cerveau qui l’empêche de retenir cette définition ». L’esprit de sa formule a eu pour effet de graver la définition exacte, au mot, dans ma caboche capricieuse. Il me reste donc cette chose-là de ma scolarité. C’est déjà ça…

De cette petite réflexion, je peux peut-être tirer une critique de “L’homme sans qualités”. À force d’hygiénisme, le texte verbeux transforme tout, le moindre vil mécanisme mental, en longue procédure esthétique. La jalousie devient la quête d’un hors champ, et la frustration réactionnaire une démarche psycho-culturelle complexe…

La subtilité psychologique de certains romans ne serait alors que médiation, que l’une des expressions de « l’euphémisation bourgeoise », qui transforme tout en objet culturel prédigéré, « convenable », sans les brutalités, rugosités ni aspérités des arts populaires.

Mécanisme évoqué ici :

Satyre médiatique