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Sédentaire

Je trouve une date, pour les premiers villages sédentaires : -5300. Ce qui nous donnerait 7000 ans de sédentarisation. On en revient environ au 5000 ans d’Histoire… Que dalle…

Une espèce qui aurait eu 300 000 ans de stabilité génétique relative, et les 5000 dernières années comme une forme d’accélération vers le néant. Donc, pendant 295 000 ans…

295 000 ans !

Pendant 295 000 ans, on s’est tenu peinard, à se balader, espèce maline et culturelle, mais sans histoire, sinon les saletés de querelles d’amour, de guéguerres de clan, les fratricides et les prédateurs… et brusquement… PAF ! Accélération !

Et ceci, sans changement génétique. Donc… Quoi ? Qu’est-ce qui s’est produit ? Et comment peut-on estimer la race humaine selon cette portion minuscule et dernière de temps plutôt que sur l’immense océan d’avant ? En quoi serions-nous plus le conquérant des étoiles que les chasseurs cueilleurs sans emmerde d’avant ?

Et qu’est-ce qui a bien pu se produire pour qu’on change autant et si vite ?

Si c’était « dans notre nature » d’être ce que nous sommes aujourd’hui, pourquoi ce n’est pas arrivé avant ? Car si c’est dans notre nature d’être « ça », c’est-à-dire si l’hominisation c’est ce que nous sommes aujourd’hui, que ce serait “inscrit dans le patrimoine génétique”, ce qui qualifie notre espèce, ça aura dû arriver dès le premier homme « tel que nous », c’est-à-dire il y a 300 000 ans…

Notre histoire n’est pas claire…

Pas plus que la vision que nous avons de nous-mêmes…

Un homme moderne

L’homme moderne aurait au moins 300 000 ans. Qui se rend compte de ce que ça veut dire ?

Je disais, pendant un repas sur une petite place, charmante, qu’il n’y avait jamais eu d’homme non culturel, et que toutes les visions style “guerre du feu” étaient fausses; ridicules, et même dangereuses.

Est-ce que quelqu’un se rend compte de ce que ça veut dire, 300 000 ans de générations d’hommes dont on ne sait rien, et surtout, comment ça rend fragile et étrange l’incroyable accélération historique de la fin… De notre fin, de la sédentarisation catastrophique à l’Histoire des territoires, et donc des guerres, jusqu’à notre dislocation inévitable…

Somptueux tarot de Marseille

Ce matin est arrivé le colis des exemplaires d’auteur du tarot de Marseille que Céline Guichard a réalisé pour l’éditeur tout aussi marseillais « Le dernier cri ».

Pour ce tarot portfolio, Céline Guichard aurait pu choisir de s’approprier totalement l’exercice, de le moderniser à outrance, de le dévoyer et l’embarquer loin… Mais elle a préféré respecter la tradition pour dessiner les véritables arcanes majeurs, celles qu’on utilise pour la divination, tout en distillant discrètement ses codes habituels. Le résultat est superbe, déjà, et étonnant, évoquant à la fois les lames traditionnelles, l’imagerie d’Épinal, et rénovant la symbolique implicite et souvent très incertaine des figures ancestrales.

Entre interprétation classique et réinterprétation, le dépoussiérage guichardien est à l’image de ses travaux habituels : humoristique et explicite. Ainsi, l’érection du pendu dépasse de son slip, l’étoile tire la langue, l’amoureux présente un trio homosexuel, on devine ce que fait la papesse sous son livre… etc. De quoi observer, découvrir, et provoquer une nouvelle vague d’exégèses !

Tiré à 500 exemplaires en offset 6 passages couleurs directes, il est en vente chez l’éditeur, ici : http://www.lederniercri.org/prod/celine-guichard-tarot-de-mars-1246,new.html

Dans le bréviaire du chaos

J’admire les gens qui ont la certitude du néant. Je n’ai pas même cette certitude-là. Je trouve chez eux une rigueur rassurante que je n’ai pas. Ou que je ne crois pas avoir. Pourtant, ce sont mes frères, comme tous, comme Albert Caraco que je lis ce matin grâce où à cause de David, qui a balancé sur facebook que « le bréviaire du chaos » est maintenant étrangement « libre de droit »…

Un psychiatre, quelque part, trouve dans ce bréviaire l’indice d’un syndrome pré-traumatique, mais c’est plutôt, simplement, un post-trauma classique, le traumatisme ici étant le merveilleux XXe siècle, et le malade mental celui qui en serait sorti sans choc.

Et puis, Albert Caraco n’est pas si rigoureux, oscillant entre vrai désespoir et réaction classique, avec, honte, des indices d’espérance à force de “si”,  de timide “demain” ou autre « besoin »… Le tragique de notre condition n’est donc pas si certain, ou si absolu, si même les désespérés doutent parfois.

Vivre aux frontières du cône de frottement

« le monde n’est qu’une bransloire perenne ; toutes choses y branslent sans cesse, la terre, les rochiers du Caucase, les pyramides d’Aegypte, et du bransle publicque et du leur ; la constance mesme n’est aultre chose qu’un bransle plus languissant. »

Le plus beau cerveau de par mes contrées ne pouvait imaginer que ce « pérenne » deviendrait douteux. J’ai trouvé la citation par le livre que je feuillette en ce moment : “ZickZack” (“Feuilletage” en français) de Hans Magnus Enzensberg. Livre remarquable par ailleurs et dont je reparlerais pour d’autres sujets. Au passage, quand même, noter la catastrophique traduction du titre ! Voilà ce qui se passe quand on donne la responsabilité d’une collection à Philippe Sollers…

Bien, donc je trouve cette citation, très belle et chantante, et retourne chercher Montaigne dans ma bibliothèque. Je trouve la version modernisée en Quarto, et je prends conscience que je ne me souviens plus si j’ai quelque part une édition plus ancienne. Cet extrait du chapitre deux du livre trois, le bien nommé “du repentir”, est assez laidement écrit en français moderne dans l’édition Quarto. Impossible de reprendre cette version ici. Comme je veux retrouver le contexte, je charge une édition de 1802 sur Gallica. Là, ça sonne !

Et comme Montaigne y est aimable :

« je ne peinds pas l’estre, je peinds le passage »

« soit que je sois aultre moy mesme, soit que je saisisse les subiects par aultres circonstances et considérations : tant y a que je me contredis bien à l’adventure, mais la vérité, comme disoit Demades, je ne la contredis point. Si mon ame pouvoit prendre pied, je ne m’essaierois pas, je me resouldrois : elle est toujours en apprentissage et en espreuve. »

« Je propose une vie basse et sans lustre : c’est tout un ; on attache aussi bien toute la philosophie morale à une vie populaire et privée, qu’à une vie de plus riche estoffe : chasque homme porte la forme entière de l’humaine condition. »

Etc. Il est aimable.

 

L’irrépressible lecture des signes

Je voulais mettre le doigt sur ce qui me gênait, dans ce que j’ai lu et vu pendant toute la campagne électorale française. Je voulais exactement trouver le commun à toutes mes réticences.

Et je crois que c’est ça : L’irrépressible lecture des signes.

Car nous avons une propension à croire que le désir de lire quelque chose dans tout ce qui se présente à nous est de l’ordre de la raison, alors même que cette pulsion est de l’ordre de la pensée magique. C’est l’un des grands mécanismes de la superstition, celui qui entretient notre maladie la plus commune : la paranoïa.

La raison, si nous l’écoutions, nous garderait d’interpréter. Devant le spectacle du monde, il faudrait d’abord, pour être raisonnable, ne rien y voir de particulier, ou plutôt rien de plus que la chose en soi, et surtout ne pas tenter d’y trouver des liens avec soi ou autre chose. La raison n’interprète pas, elle laisse en l’état.

En bas de chez moi, un homme souffre

Il vient d’inhaler une dose du produit qu’il utilise pour nettoyer l’immeuble. Des fenêtres, on conseille à son collègue affolé d’appeler les secours, et son patron… son patron rechigne, la conversation au téléphone dure, pendant que l’autre, au sol, souffre gémit, se tient le visage avec un pull… Les voisins se scandalisent de l’immobilisme, la conversation dure… Le patron temporise… l’ouvrier ne simulerait-il pas ?

Hier, en montant notre escalier, nous avons failli nous évanouir devant l’agressivité du produit.

L’ouvrier souffre. Sentiment d’impuissance et d’exaspération. « Appelez les secours ! » Les secours sont appelés. Mais c’est long, l’ouvrier qui téléphone est gentil, poli, et un peu timide… Des gémissements plus tard, au loin, la sirène… ils arrivent enfin.

Les pompiers l’interrogent, sèchement, l’un se penche sur le bidon de produits, se redresse « ha, ça sent ! »…

« Vous aviez une protection ? » « Non »… Oups, mauvaise réponse…

Les pompiers sont vaguement antipathiques, mais le soignent.

Un type louche, en costume, arrive, échange deux mots et part très vite. Le patron de l’entreprise ? Un autre type le remplace, en tee-shirt bleu, plus jeune.

Les pompiers s’adoucissent, «on va vous emmener, vous vous sentez capable de vous lever ? » « Oui »… Ils l’aident. Il titube, comme s’il était ivre. Il n’est pas encore en état. Ça dure. L’ambiance se relâche. Moins dramatique.

On entend : « mélange de chlore et ammoniaque ». Une voisine s’inquiète pour sa propre santé. « On en a tous respiré une grosse dose ». Après une tentative, l’ouvrier ne peut pas marcher. Il est emporté sur une civière…

Alfred Kubin, victime de la dictature de la réception

Juste avant la tornade de paranoïa collective qui s’est abattue sur les campagnes [électorales] de mon petit pays, je pensais à quoi, déjà ? Ha oui, je venais d’extraire de ma bibliothèque et reparcourir trois petits fascicules d’Alfred Kubin, le dessinateur autrichien, édités par Allia en 2007 : « Le cabinet de curiosité », « le travail du dessinateur » et « ma vie ». Je me suis rendu compte que je n’avais pas vraiment lu « ma vie », donc « sa » vie.

Je ne peux pas dire que j’ai une passion particulière pour Alfred Kubin, dessinateur que je classais instinctivement comme « symboliste tardif », ou pour être plus indulgent, coincé entre “symboliste tardif” et “précurseur du surréalisme”… Un artiste de transition en quelque sorte, coincé entre deux époques, coincé entre deux siècles… La lecture de sa vie, texte rapide mais informatif, m’a permis de préciser mon jugement et m’a, du même coup, provoqué quelques réflexions d’ordre plus générales. Read More →

Pas de politique

Je ne discute pas de politique sur les réseaux sociaux. J’y publie des photographies qui sont des messages muets, abscons, indéchiffrables, signifiants seulement pour moi, mais qui gardent toujours en eux l’espoir d’être lu.

Je voudrais que certains de mes posts disent quelque chose de précis, ou plutôt se présente comme un indice discret d’une vérité universelle. Je voudrais, c’est idiot, que naisse une étincelle dans le cerveau d’un autre, que cet autre regarde et comprenne que je parle de la distance relative entre les choses et nous. Que si je poste quelque chose de ma vie, à contretemps du temps collectif, c’est pour dire quelque chose de précis.

 

Militantisme

Pendant une campagne, j’observe les réseaux : je remarque qu’à chaque fois qu’un militant s’exprime, il fait perdre des voix à « son » candidat… Je baptise ça, outrancièrement, le syndrome « Misery » : ton fan est ton pire ennemi.

M’évoque un grand non-dit de la communication que je note parfois ici : s’exprimer, c’est cliver, cliver, c’est exclure. Le premier effet de toute communication, c’est le rejet, pas l’appétence.

Charybde et Scylla

Le problème avec facebook, c’est la mémoire. Tout le monde a vécu cette petite frustration à ne pas retrouver quelque chose qu’il a vu juste quelques minutes avant, parfois. C’est la dure dictature du flux. Alors, il est cruel de se dire qu’un commentaire génial va se perdre dans les méandres de ce monstre tout à la fois Charybde et Scylla.

Et là, je n’arrive pas à me résoudre à perdre ce commentaire d’Olivier Beuvelet à propos d’Onfray :

“il y a un courant de pensée, auquel appartient Onfray et quelques autres sombres individus autrefois plus lumineux, que j’appellerai le névrotisme, dans lequel la névrose n’est plus un agent de sublimation créatif mais une triste et froide torpeur à partager… les obsessions paranoïdes de Houellebecq dont la mère maltraitante s’est convertie à l’islam au lieu d’aimer son Hephaistos de fils deviennent des prophéties politiques (???), les blessures intimes d’un ancien pensionnaire des bons pères salésiens parfois pédophiles (https://dejavu.hypotheses.org/151) tiennent lieu de fondement à une approche du christianisme, Zemmour et l’Algérie perdue, Ménard aussi … et j’en passe… le déclinisme est un névrotisme … la pensée, la créativité, l’invention, qui devaient autrefois s’appuyer sur la névrose (énergie conflictuelle) pour atteindre les cimes de l’intelligence dans la sublimation, se retrouve maintenant complètement prise dans les fantasmes névrotiques eux-mêmes … et, chose incroyable, au lieu de n’y voir que des blessures personnelles, respectables en tant que telles mais déformantes, les médias, la critique, prennent ces visions apocalyptiques au sérieux … C’est le coup de génie commercial de Houellebecq, dans les années 1990 : avoir fait passer sa dépression pour une vision théorique, voire économique, des relations humaines à l’ère du désenchantement néolibéral … Avec Extension… il visait juste mais après, la pente était sans doute délicieuse, il a trouvé le coupable idéal… le signifiant qui va se substituer à tous les autres. Onfray n’en est pas loin… Et Houellebecq a ouvert la voie à tous les névrosés qui n’avaient plus envie de s’emmerder à sublimer… “oui mon fantasme est la réalité, à quoi bon en faire autre chose ?” et ils on cru devenir authentiques en croyant à leurs propres illusions… Etre vrai ce n’est plus être différent et en mouvement dans un “je” toujours en fuite, comme chez Montaigne, c’est s’enfoncer en soi, dans sa brume, dans un moi qu’on ne cesse d’objectiver dans l’exagération de sa peur de l’autre …”

 

 

 

L’élevage de poussière

Théorie esthétique d’Adorno est un grand texte. Je m’y plonge hasardeusement, et y trouve de la grandeur, oui, mais aussi malheureusement me heurte à sa dimension historique. C’est un moment daté de la perception idéologique de l’Art. Ce moment est passé. Et ne reviendra plus. D’où déjà l’odeur de suranné et un début de rigidité cadavérique qui va irrémédiablement nous rendre ça illisible (Décryptable, oui, mais plus véritablement lisible comme chose vivante).

En ces temps d’explosion démographique, d’atomisation des milieux (de quel réel devons nous parler ? De quelle réalité sociale, économique ?, de quel réseau ?), de mondalisation des esthétiques (j’ai encore feuilleté il y a quelques jours un collectif Taiwanais de jeunes auteurs parfaitement conformes à la scène mondialisée actuelle), nous en somme réduit à récupérer des bribes de théories et à les manipuler honteusement pour les actualiser de force, comme je le fais pour ma lecture de Baudrillard quand je fais mine d’y lire des oracles.

Mais oui, j’ai bien raison de dire et redire que les morts ne peuvent pas nous aider.

Ce qui se joue est inédit.

Mes stratégies fatales

Encore un titre trompeur. Mais l’évocation d’un des meilleurs titres de tous les temps : « les stratégies fatales » (bien meilleur que cet horrible « À la recherche du temps perdu » qui sonne si vulgaire, si “roman pour mémère”), car je retourne à Baudrillard, depuis quelques jours, avec… avec un certain soulagement.

Je m’y demande si je n’y retrouve pas, dans ce vieux livre jauni, les racines de mon antipsychologisme et de cette allergie aux petites paranoïas inversées, si vicieuses, qui nous font prendre l’interne pour l’externe et réciproquement.

Le pince-oreille d’Adorno

Hier, j’emprunte « Théorie esthétique » d’Adorno à la médiathèque… En rentrant, je le pose sur l’accoudoir très plat et large du canapé gris. Ce matin, j’attrape machinalement le livre, l’entrouvre et le lâche en poussant un cri. Juste entre la couverture et la première feuille de ce gros livre blanc, il y a une bête noire bien vivante. Le réflexe instinctif passé, je reprends le livre et découvre un solide et vigoureux pince-oreille. Je m’approche de la fenêtre et le pince-oreille est évacué. Qu’il vive sa vie ailleurs !

Dans la nuit de jeudi à vendredi

Dans une poisse d’insomnie, retour à conscience claire avec ça dans la tête : « Tous nos désirs cachent un salaire vil ». Tends le bras par réflexe, prends le smartphone et note la phrase. Le matin, m’en souviens, et accepte, sans être sûr de bien comprendre…

Revenir à soi

Après tout, ce blog est narcissique, alors revenir à soi, trahir le rêve (l’interpréter donc) pour ne retenir que racine.

Interpréter mes morts, interpréter les photographies anciennes. Se demander, vite, pourquoi j’évite d’écrire ces petites choses.

J’ai lu, dans ces morts récentes, des petites choses de moi brouillée par mon narcissisme.

Une.

Ma grand-mère était si autoritaire qu’elle m’a traumatisé par sa colère lorsque mon père a vidé mes poumons de l’eau sale du fleuve. Un vrai traumatisme qui a eu des implications graves sur mon évolution. À trois ans, de victime (de mon jeune oncle), je devenais coupable. Ensuite, les vacances à la campagne, carcérales, autoritaires, chiantes, sous la surveillance de cette « sale femme sans cœur » à l’accent horrible.

Voilà mon point de vue, obtus, obstiné, maladif, jamais remis en question, sinon par l’âge qui assagit les rancoeurs anciennes.

Ce que les photographies racontent : Une jeune fille qui grandi en période troublée, période tragique où un enfant meurt de peur, d’avoir couru sous la pluie, d’une écharde infectée, ou d’un bombardement… Dans cette période étrange que je ne connaîtrais jamais, moi, enfant des baby-boomers, une jeune fille a perdu un petit frère de la maladie bleue, un grand frère idolâtré qui ne reviendra jamais du front, et une soeur très aimée sous un bombardement aveugle.

Et voilà, ce que je prenais pour de l’autoritarisme maladif était l’expression d’une angoisse profonde, aussi vive que parfaitement réprimée, inexprimée, jamais, celle de la perte.

Elle nous a gardé, excessivement.

 

 

Un rêve de fin de nuit

J’ai fait un rêve étrange, étrangement sérieux, qui me dit de sortir de ma bibliothèque « Sur Racine » de Barthes et de travailler sur le comics US avec ça… Heu… Dans le rêve même, je sais que c’est chiant comme la mort, à la fois limpidement pertinent, et chiant comme la mort.

Ce matin, comme un automate, je sors « Sur Racine », mais aussi par association semi-consciente « Morphologie du conte », « Essai de poétique médiévale », « Poétique du récit », la naissance de la tragédie » et « La violence et le sacré ». Je regarde ces livres. Ils sont tous blancs sauf deux parfaitement rouge sang.

Me réveillant, je me dis que Racine n’est pas une référence anglo-saxonne, que les structuralistes ne m’aideront pas… Et je ne me vois pas me plonger « là » dans tous ces livres, alors que j’ai tant à écrire, tant de retard, de brouillon brouillon…

Chiant, les rêves impérieux.

 

L’organe du père

Ha oui, à propos de cet organe du père… Quand on m’a mis un réflex numérique entre les pattes, comme ça, alors que je n’en voulais pas (c’est sale), j’ai été surpris de voir ce doigt glisser la molette en position “manuel” (tout ça est un cadeau aux freudiens, évidement), et monter l’appareil à l’œil (ce que je ne faisais plus depuis mon premier numérique en 1998), et réussir une photo, comme ça, sans réfléchir…

Je disais “je ne sais plus faire”.

Sauf que j’étais un bébé quand mon père m’a mis son appareil entre les mains, à l’œil (cadeau), et si je me souviens du labo avant 5 ans (j’ai un repère temporel infaillible : un déménagement),  je me souviens surtout de la bague qu’il fallait ajouter avant l’objectif pour réaliser des “macros” de fleurs dans le nouveau jardin (donc j’avais 6 ans), genre, la macro, que j’exècre évidement aujourd’hui (re-cadeau). Tient, je devrais en faire pour rire !

Et donc, quand on m’a mis un réflex entre les mains, je n’en avais pas touché depuis 1994, et mes mains ont fait le taff, toutes seules…

Bizarrement, ça n’a pas été une sensation agréable. Comme quelque chose qu’on m’imposait, un héritage forcé, que j’avais toujours refusé.

L’organe le plus paradoxal :

Mon père ne s’est coupé aucun doigt. Il aurait abandonné l’ébénisterie pour ne pas perdre un doigt, dit-on. Mais il n’a jamais abandonné. Il en faisait chaque soir, et tous ses week-ends. Mais, malgré ces étranges et terrifiantes machines castratrices, il n’a perdu aucun doigt, respectant scrupuleusement les consignes de sécurité apprise dans la douleur pendant son apprentissage.

Il est mort avec tous ses doigts. J’y reviendrais dans longtemps.

Et, un week-end dernier, dans le nouveau jardin de ma soeur, son mari veut couper un laurier que l’ancien propriétaire indélicat a laissé pousser haut et envahir les deux jardins voisins attenants. Alors, il sort la tronçonneuse, qui tombe en panne. Il se rabat sur une grande scie égoïne qui semble presque neuve. Une longue scie. Et je le vois cogner le bois avec les dents, et je comprends (je comprends ?) que c’est moi qui sais utiliser cette grande lame agressive. Je lui prends la scie, et par delà les décennies, laisse mes mains couper tranquillement les troncs du laurier géant.

Sentiment ambigu, renouvelé, comme pour le reflex… Encore un héritage forcé. Je sais me servir, geste inscrit profond, d’un tas d’outils à main, un tas, dont sûrement beaucoup dont j’ai même oublié l’existence.

De combien d’organes du père clandestins suis-je composé ? (j’ai évité « m’habite », parce que ça suffit, les cadeaux)

Où aller, si, un dernier pour la route : le nom de famille de ma mère évoque le laurier.

Photo Céline Guichard

Photo Céline Guichard

Les belles histoires de l’oncle Paul Jorion

Paul Jorion est un type épatant. En lisant « Le dernier qui s’en va éteint la lumière », je me disais ça : « ce type est épatant ! Une belle figure d’honnête homme du XVIIe ! » Et pourtant, il nous annonce tranquille l’extinction de l’humanité à plus ou moins brève échéance. Oui, mais il fait ça avec classe, brassant culture classique, histoire économique, philosophie et films contemporains de merde avec une certaine pertinence.

Alors, même si souvent, on a l’impression de réviser : « on sait déjà tout ça », oui, on sait qu’on est dans la merde, malgré tout, il a de belles intuitions, comme cette opposition entre « zoon politikon » et « loup contractuel ». Lecture fructueuse de l’Histoire des idées, qui éclaire pas mal nos petits problèmes et bien plus largement d’ailleurs que son propos. Il raconte comment Thomas Hobbes et Rousseau se plantent sur la nature humaine (l’homme n’est pas un animal solitaire qui devient social par contrat, mais bien un animal social par nature), et provoque par enchaînement les malheurs économiques et sociétaux actuels. Oui tout ça est très bien, et ça ne fait pas de mal de se le refaire dire.

Mais, ses contradicteurs, déjà

Ha ceux-là, s’ils s’imaginent que quelque chose comme un système économique très récent va durer perpète ! Non, oui, non, rien ne dure jamais. Et surtout pas en matière humaine. Oui, ça va foirer. C’est inéluctable, comme tout ce que l’homme produit. Et c’est déjà en train de foirer, mais comme on est dans le mouvement, on ne peut pas le percevoir, car… il n’y a jamais d’arrêt, de moment T idéal d’un système, mais un mouvement chaotique perpétuel, qui par moment connaît des crises. Et puisque nous allons vers une triple crise, montre à trois têtes de l’apocalypse, la coïncidence des trois risque de faire des ravages… (Combien de fois ai-je pensé à ce livre de Barjavel, dans ma vie ?). Alors oui, tout système a une fin, et les trucs humains, ça finit rarement bien…

L’extinction

Hum… Peut-être. Une chose est sûre, c’est que si tout se termine un jour, l’extinction n’est pas sûre. La dislocation d’un moment de civilisation planétaire, c’est beaucoup plus crédible. En fait, à force de gueuler contre tout ce qui ne va pas, nous avons une vision complètement faussée de notre présent, et pour imaginer des rescapés futurs des fiascos futurs, ils considéreront peut-être que nous avons vécu un âge d’or, un comme jamais l’humanité n’en avait vécu…

L’avenir aux robots

Bon, c’est amusant, et correspond à peu près aux fictions de sa génération. Sauf que là, on est dans l’urgence, il nous l’a répété, et que l’altérité cybernétique, on n’en voit toujours pas l’esquisse… Loin encore ! Et de plus, la part robotisée de notre société est tout aussi tributaire du gaspillage énergétique qui doit participer à notre extinction… Alors, si on s’arrête bientôt, tous englué par million dans notre merde (panne d’électricité, plus d’eau courante…), la part robotisée s’arrêtera elle aussi, parfois un poil plus tard…

Ce qui nous attend ?

Je n’en sais rien, comme tout le monde et Paul Jorion compris. Il a le mérite de gratter dans la plaie, et peut-être a-t-il raison ? Peut-être qu’il ne reste que deux ou trois générations à l’humanité ? Je n’en sais rien, mais il n’y a aucune raison pour que l’état naturel du monde, le chaos, ne perdure pas tel qu’en lui-même, chaotique donc, et oui, l’humanité proliférante va peut-être se dégonfler dans d’immenses violences à venir… Car Paul Jorion le signale trop rapidement, ses inquiétudes ont l’oreille des riches de cette planète, et ceci est bien inquiétant, car ils iront (ou vont déjà) vers la solution la plus simple, la plus évidente : une vidange de l’humanité par la guerre. Et franchement, en la matière, le pire est à peu près certain.

Tout ça est déprimant !

Alors, pour s’en tirer (du livre), il suffit de disqualifier son propos en classant le texte entier dans le rayon « pulsion eschatologique » des idées tardives des hommes vieillissants qui finissent tous par confondre leur inéluctable destin avec celui de l’humanité. à l’image du triste “pourquoi tout n’a-t-il pas déjà disparu ?” de Jean Baudrillard. On pourrait…

Mais, n’oubliez pas, même si la pensée de Paul Jorion est contaminée par sa propre échéance, il finira par avoir raison, quoi qu’il arrive, car oui, rien ne dure jamais.

Patrimoine

Il m’est venu cette idée… Mais comprenez, c’est agaçant, qu’en particulier tant de gens prennent encore la culture comme un patrimoine !

Et à propos de patrimoine, combien encore ne comprennent pas que le patrimoine est un fluide ? Ou plutôt, la valeur patrimoniale, qui ne s’attache que très grossièrement à la matière. Et même, après tout, il n’y a pas un centimètre carré de terrain, pas un grain de pierre, pas un gramme d’or qui n’est appartenu qu’à une seule personne… Non, la valeur patrimoniale passe à travers votre corps comme un virus, en contaminant votre esprit pour lui faire prendre des vessies pour des lanternes… J’ai peut-être la part belle, de marquer ça ici, moi qui ne possède rien à l’envi…

 

En passant chez Apollinaire

Je découvre qu’il croyait les sornettes du vieux mythomane Rousseau, qui n’a jamais été au Mexique. Et après tout, pourquoi ne pas le croire ? Je n’ai jamais compris qu’on attache tant d’importance à la véracité toujours relative des « dires ». Dès la cour de récré, j’étais surpris du plaisir des menteurs à tromper. Et alors ? Oui, et alors ? Alors rien. Si ça t’amuse…

Mais plus loin, Apollinaire, intelligent, se moque des prétentions à régenter la langue qui restera fluide et libre contre tous les manuels. Ses évocations d’Urbain Doumergue, grammairien passablement rigide, m’évoquent un article lu dernièrement sur la « dictature des algorithmes ».

Un article étrange, je ne mettrais pas de lien, et ambigu qui semblait se plaindre du fait que les algorithmes nous enferment plutôt que nous ouvrir au monde, ce qui est une évidence, puisqu’ils doivent bien construire leur tendance sur le passé, à la manière dont ils nous proposent toujours d’acheter ce qu’on vient d’acheter. Ce qui est d’une connerie rare. Aucun marchand humain n’aurait l’idée de demander « vous venez d’acheter un frigo, voulez-vous un autre frigo ? ». Bon, « ils » vont bien finir par s’en rendre compte…

Non, cet article était ambigu, car il se catastrophait de notre consommation de désinformation sur le web. Et semblait attendre des machines qu’elles se chargent de trier le vrai du faux. Ce qui, évidemment, est un cauchemar…  Qui décide de ce qui est vrai ou faux ? La majorité de ce que nous émettons n’a rien à voir avec ces catégories. Et cette manie, et de croire « qu’avant », nous vivions dans un temps où le vrai était vrai, où les journaux étaient sérieux et remplis d’informations vérifiables (ce qui est vérifiable, c’est qu’ils étaient remplis de mensonges et débilités), et d’imaginer, donc, que nous devrions être sous tutelle d’une machine, ou d’une autorité quelconque pour savoir ce que nous devons savoir, croire, dire, faire, et bien sûr pour qui voter…

Toujours la même maladie !

La noisette

Je croquais dans cette noisette, brusquement conscient de la séquence narrative incroyablement complexe qu’elle m’offrait. de l’approche des lèvres, des dents, au dernier arôme de fond de bouche, une aventure longue et inouïe de subtilité. Et je me disais que les industriels se dispensaient de cette complexité et tentaient, surtout, d’éviter toute variation et tout raté, car on est jamais à l’abri d’une mauvaise expérience, avec une noisette… Avec les produits industriels, cinéma, littérature ou bande dessinée, nous sommes à la fois garanti de retrouver ses pantoufles, et de n’être réveillé par rien de fâcheux… et malheureusement, ni d’excitant non plus.

 

 

Alors ?

Pense : une certaine pensée politique soi-disant « décolonisée » cache une conception ultralibérale de l’émancipation.

On ne peut pas non plus considérer que « toute personne est à sauver », sans distinction… (Extrême gauche). N’oublions jamais que certains jouissent de leurs entraves. Et qu’il n’y a pas de vie sans entrave.

La famille est une prison, la classe sociale est une prison, la géographie est une prison. Son corps est une prison. Son esprit est une prison.

Alors, le cadre social doit offrir des échappatoires.

Que des évasions individuelles soient possibles, permises, encouragées.

État inverse aujourd’hui.

Mille Butor !

Je remarque sur les réseaux que le Michel Butor était si graphomane que chacun a le sien, sans liens avec celui des autres. On peut donc juste dire qu’on a lu quelques livres… Je dois avoir un vieux poche de « la modification » quelque part, et d’autres…

Mais voilà, le mien Butor, je l’avais cité comme ça. C’était avant l’arrivée de l’iPad et des liseuses par millier… On en était encore à l’inconfortable affichage de texte sur l’écran. Les textes qui suivront cet extrait passeront aux oubliettes, car « balayé par l’Histoire » (incarné par Steve Jobs…) :

“En 1960, lorsque Michel Butor s’interroge sur l’architecture du dispositif de lecture, il ne pense pas au numérique évidemment, mais à tous les systèmes d’enregistrement « modernes » qui pourraient solder l’avenir du livre. Il détermine la spécificité de l’écriture dans la vision simultanée du texte :

« L’unique, mais considérable supériorité que possède non seulement le livre, mais toute écriture sur les moyens d’enregistrement direct, incomparablement plus fidèles, c’est le déploiement simultané à nos yeux de ce que nos oreilles ne pourraient saisir que successivement. L’évolution de la forme du livre, depuis la tablette, depuis le rouleau jusqu’à l’actuelle superposition de cahiers, a toujours été orientée vers une accentuation plus grande de cette particularité. »

Il y aurait donc une notion d’efficacité dans la « mise à plat » — la mise en page — de l’écriture, du simple souvenir d’un discours oral au livre, une histoire positive d’un perfectionnement progressif des archives de la mémoire.

Tout de suite, notre page Internet ne semble pas répondre à l’impératif progressiste de Michel Butor et si elle propose « simultanément à nos yeux une portion de texte », elle réactualise « les inconvénients de l’enroulement primitif » (page 134), et ne propose pas le « troisième axe en épaisseur, bien perpendiculaire aux deux autres, comme on empilait les lignes », mais une galaxie d’axes possibles qui apportent la perdition là où le livre permet « d’identifier rapidement telle région ». Le dispositif-monstre « écran/navigateur/page » de l’Internet ne correspond donc en rien à la définition des qualités du livre comme machine à relier et à lire les textes :

« C’est la disposition du fil du discours dans l’espace à trois dimensions selon un double module : longueur de la ligne, hauteur de la page, disposition qui a l’avantage de donner au lecteur une grande liberté de déplacement par rapport au « déroulement » du texte, une grande mobilité, qui est ce qui se rapproche le plus d’une représentation simultanée de toutes les parties d’un ouvrage. »

et aussi :

« Le fait que le livre, tel que nous le connaissons aujourd’hui, ait rendu les plus grands services à l’esprit pendant quelques siècles, n’implique nullement qu’il soit indispensable ou irremplaçable. »

« Décrire des meubles, des objets, c’est une façon de décrire des personnages, indispensables : il y a des choses que l’on ne peut faire sentir ou comprendre que si l’on met sous l’œil du lecteur le décor et les accessoires des actions »

Essais sur le roman, chapitre « Le livre comme objet », Gallimard 1960

Tiens, la dernière je vais en avoir besoin bientôt ! Encore… Sinon, je crois me souvenir que c’était à peu près le seul auteur “prénumérique ” que je pouvais citer pertinemment pour parler des évolutions numériques de la littérature.

 

 

 

Généralité

Depuis toujours, je suis pour le droit à l’indifférence. Ce droit a toutes les vertus : il assure la paix sociale et désamorce les provocations.

(le problème étant la polysémie de “l’indifférence”)

(le problème étant celui de réduire un phénomène complexe à un aphorisme)

(le problème étant que parfois on peut avoir tord, qu’on soit pour où contre un truc à la con)

(le problème étant qu’on a beau brasser la merde de l’actu dans tous les sens, ça reste de la merde)